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24/09/2011

Une pratique agricole disparue : la glandée

La glandée ou droit de glandage n’a rien à voir avec le terme, plus péjoratif de glander, même si certains revendiquent ce droit, spécifique à notre époque.

Instituées dès le moyen-âge, la glandée était le droit d'aller récolter les glands ou de faire paître les cochons dans les bois seigneuriaux ou communaux afin de les engraisser. Ces scènes sont représentées par les miniatures ou sculptures, notamment dans Les Très Riches Heures du duc de Berry, datant du XVème siècle.


Duc Berry, Riches heures, glandée,





Miniature de la glandée
Les Très Riches Heures du duc de Berry










 


Eglise, prieurale, Eglise prieurale, Saint-Pierre de Souvigny,pilier



Eglise prieurale Saint-Pierre de Souvigny
Détail du pilier








Les glands étaient ramassés à l’automne pour être séchés en les étendant sur des planches à l'air libre et ainsi, servaient de nourriture aux animaux jusqu’à leur tuaison en décembre ou janvier.
Marcel Régimbeau, Inspecteur des forêts, dans son livre intitulé Le Chêne yeuse ou chêne vert dans le Gard, paru en 1879, nous donne quelques indications sur la production générée dans le Gard : « …la production totale du département serait environ de 20 000 hectolitres équivalents à la nourriture de 2000 à 2500 moutons (1) pendant 250 jours (durée moyenne du pâturage dans les bois et garrigues) et d'une valeur moyenne brute de 90000 fr., et nette de 30000 fr.; à raison de 4 fr. 50 le prix de l'hectolitre ramassé et de 3 francs les frais de récolte… ».

En consultant les archives communales de Serviers-Labaume, j’ai retrouvé un arrêté municipal qui concerne la réglementation de cette pratique:

Arrêté concernant la glandée

Nous, Eugène Espérandieu, Maire de la commune de Serviers-Labaume,
Vu les dispositions de la loi du 27 7bre (septembre) 1791, titre II, art 21,
Les articles 471 n°10 473 et 474 du Code pénal ;

Considérant que le glanage(2), le ratelage (3), le grapillage(4) et la glandée sont la propriété du pauvre, du vieillard, des infirmes, des femmes indigentes qui sont chargées d’enfants ; que ceux qui ont des ressources qui les mettent au dessus du besoin, ou qui sont en état de travailler, doivent en être exclus ; qu’il est dans nos attributions d’établir la police en ce qui concerne le glanage, grapillage et la glandée - Considérant que la récolte des glands est mauvaise cette année (5) et qu’il y a lieu de les ramasser gratuitement ;

Avons arrêté ce qui suit :

Art 1er - Les habitants qui voudront participer à la concession de la récolte des glands, à faire en 1867, dans les cantons de la forêt communale (6) à ouvrir pour cet objet sont invités à se faire inscrire immédiatement à la Mairie. Les registres d’inscription devant être irrévocablement clos le 20 de ce mois, les demandes qui ne seraient pas parvenues à la Mairie avant cette époque ne pourraient plus être admissibles.

Art 2 - La glandée est exempte de toute rétribution de la part des habitants. Nul ne pourra glanera avant le lever et après le coucher du soleil et sans être porteur d’un certificat de nous.

Art 3 - Il est fait défense de secouer les arbres et de les battre avec des gaules ou des perches et de glaner dans les taillis au dessous de six ans dans la coupe vendue de 1867.

Art 4 - Les bêtes de somme ne devront pas quitter les chemins de vidange (7) pour transporter le produit des glanures.

Art 5 - Le jour de l’ouverture de la glandée sera ultérieurement fixé par nous et annoncé par voie d’affiches et à son de caisse. (8)

Art 6 - Les contraventions aux dispositions qui précèdent seront constatées par des procès- verbaux et les délinquants seront traduits devant le tribunal de police municipale (9) pour être condamnés aux peines portées par la loi. Le produit de la glandée sera saisi et tenu en dépôt pour la confiscation en être prononcé par le tribunal, s’il y a lieu. Les pères, mères et maîtres sont responsables de l’amende et des frais encourus à raison de la contravention de leurs enfants et domestiques.

Art 7 - Le garde forestier est spécialement chargé de l’exécution du présent arrêté.

Fait à Serviers-Labaume le 14 Octobre 1867.
Le Maire


Ce texte, communiqué dans son intégralité, nous informe sur les pratiques de la glandée dans notre région en indiquant : les bénéficiaires, les modalités d’obtention de la concession, de récolte et de justice en cas de non respect du règlement.

Pour terminer je vous livre une anecdote narrée par ma mère : durant la 2ème guerre mondiale, le gland fut utilisé pour suppléer à l’absence de café. Il était torréfié dans le four de la cuisinière à bois et broyé dans le moulin à café. La torréfaction enlève toute l’amertume ce qui rend son ingestion plus acceptable…



Bestiaire, moyen-âge, glandée




Bestiaire du Moyen âge
Bibliothèque Nationale de France









 

 

 (1) Au-delà du parallèle voulu par l’auteur, les moutons pouvaient être nourris de glands mais « il n'en pourrait manger quotidiennement plus d'un litre, sans en être bientôt dérangé. » (Marcel Régimbeau, ouvrage cité)

(2) Le droit de glanage consistait au ramassage de la paille et des grains tombés au sol après que la moisson soit effectuée.

(3) Le droit de râtelage, espèce de servitude imposée aux fonds de terre, au profit des pauvres qui allaient râteler le sol après la récolte des foins.

(4) Ce droit de grapillage, qui est très ancien, était réglementé par le ban de vendange.

(5) Plusieurs éléments climatiques peuvent influer sur la production : le mauvais temps pendant la floraison peut sérieusement freiner, voir inhiber, la pollinisation et la fructification. Une nuit, un fort gel peut détruire la totalité des fleurs. Une longue période de sécheresse en été est généralement défavorable au développement des glands. Un autre facteur important conditionne la récolte : la pullulation de la femelle du charançon (Balanimus sp.) qui peut aussi réduire fortement la production de glands (glands véreux).
Selon des observations faites en Allemagne (Rohmeder 1972), on enregistre en moyenne sur une décennie une fructification complète, 1 demi-fructification, 4 fructifications partielles et 4 absences de fructification. De plus, une année de pleine fructification est souvent suivie d’une année sans fructification.

(6) Les cantons ou lieux qui concernent cet arrêté sont le bois de la Bouscarasse et les lieux circonvoisins : le Cougnet, le Raspail, et le Roulet.

(7) Chemin qui sert à évacuer le produit de la récolte.

(8) Les glands seront récoltés dans un délai de quinze jours (du 1er au 15 9bre [novembre]) les dimanches et jours fériés exceptés (Arrêté du 8 octobre 1842)

(9) Les tribunaux de police municipale sont composés de "trois membres de l'administration municipale que les officiers municipaux choisissaient parmi eux. Le procureur syndic remplit les fonctions du ministère public (loi 19-22 juillet 1791)" que les officiers municipaux. Suivant l'art. 43, ce Tribunal ne pouvait rendre aucun jugement qu'au nombre de trois juges, et sur les conclusions du procureur de la commune.
La compétence du Tribunal de police municipale ne concernait que les délits ruraux dont la peine était purement pécuniaire, ou n'entraînait qu'un emprisonnement de trois jours dans les campagnes, et de huit dans les villes.

Extrait d’une lettre de François Marie Arouet dit Voltaire du 3 novembre 1762 adressé à Louis-René de Caradeuc de La Chalotais (1701-1785), procureur général au Parlement de Bretagne :
« …Le siècle du gland est passé, vous donnerez du pain aux hommes ; quelques superstitieux regretteront encore le gland qui leur convient si bien, et le reste de la nation sera nourri par vous … »

31/05/2011

LE LIÈVRE DU PONT DU GARD - LA LEBRE DOU PONT DOU GARD

S’il n’est plus de coutume d’aller manger l’omelette au pont du Gard, le lundi de Pâques, il demeure une légende qui a traversé les temps : celle du lièvre.
Sur un pilier de la troisième arche du second niveau, côté aval, en partant de la rive droite, on voit la sculpture d'un lièvre taillé en bas-relief. En réalité, il s’agit d'un symbole phallique en forme de phallus à trois têtes qui peut laisser penser à la forme d'un lièvre qui court. Dans son Histoire civile, ecclésiastique et littéraire de la ville de Nismes de 1758, Léon Ménard nous en donne la description et l’explication :
« …Je ne dois pas oublier de faire ici mention d'une figure de Priape qu'on trouve sculptée en bas relief sur ce bâtiment, que plusieurs ont prise sans fondement pour celle d'un lièvre. Ce priape dont je joints ici la représentation, est du coté de l’orient, sculpté sur un des voussoirs de la troisième arche du second pont, entre les retombées. Il a une sonnette au col, et, il est terminé par trois queues retroussées, qui forment trois autres priapes ou phallus, mais plus petits que le précédent. Qu'on se rappelle ce que j'ai dit sur ces fortes de figures emblématiques, en parlant de celles de l'amphithéâtre. Ce sont encore ici des symboles de la population et de l'éclat que devait faire dans le monde la colonie de Nîmes, tels qu'on les avait figurés dans ce dernier bâtiment. C'est à ce seul objet que se bornait ce symbole sur le pont du Gard. Nous avons vu que dans l'amphithéâtre ces phallus représentaient de plus les jeux et les sacrifices qu'on y faisait en l'honneur du dieu Priape… »


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Le lièvre du Pont du Gard









La tradition populaire a donné naissance à un dicton : « Qui n'a pas vu le lièvre, n’a point vu le pont du Gard » et, Frédéric Mistral a raconté cette légende provençale :


LA LEBRE DOU PONT DOU GARD
LE LIÈVRE DU PONT DU GARD

Lou pont dou Gard emé soun triple rèng d'arcado que s’encavaucon eilamount lis uno sus lis autro, es un di plus bèu travai que i’ague dins lou mounde.
Le pont du Gard avec son triple rang d'arcades qui chevauchent, là-haut, les uns sur les autres,est un des plus beaux ouvrages qu'il y ait dans le monde.
E pamens dison que lou diable lou bastiguè dins uno niue ...
Et pourtant, on dit que le diable le bâtit dans une nuit.

Veici l'istòri :
Voici l'histoire:

I'a quau saup quant de tèms, la ribiero de Gardoun, qu'es uno di plus traito e rabènto que i’ ague, noun se passavo qu'à la gafao.
Il y a, qui sait combien de temps, la rivière de Gardon, qui est une des plus traîtres et rapides qu'il y ait, ne se passait qu'à gué.
Li ribeiren de l'aigo se diguèron un jour de ié basti un pont. Mai lou mèstre massoun que s'ero carga dóu pres-fa, n'en poudié pas veni à bout.
Les riverains décidèrent un jour d'y bâtir un pont. Mais le maître maçon qui s'était chargé de l'entreprise n'en pouvait point venir à bout.
Entre qu'avié jita sis arcado sus lou flume, venié 'no gardounado, e pataflòu ! lou pont au sòu.
Aussitôt qu'il avait jeté ses arcades sur le fleuve, venait une gardonnade, et patatras ! Le pont était par terre.
Un vèspre sus tóuti lis autre que, morne e tout soulet, regardavo de la ribo soun travai afoundra pèr la ràbi de Gardoun, cridè desespera :
Un soir, sur tous les autres, que morne et tout seul, il regardait de la rive son travail et effondré par la rage du Gardon, il cria, désespéré:
- Fai li tres cop que recoumence : maugrabiéu de ma vido ! l'aurié de que se douna au diable…
- Cela fait trois fois que je recommence, maudite soit ma vie ! Il y aurait de quoi se donner au diable! ...
E' m'acò, pan ! Zou diable en sa presènci pareiguè… « Se vos, ié diguè Satan, iéu te bastirai toun pont e te responde d'uno, que, tant que lou mounde sara mounde, jamai Gardoun l'empourtara…
- Et aussitôt, pan! Le diable en sa présence parut... «Si tu veux, lui dit Satan, moi je te bâtirai ton pont, et, je te réponds que, tant que le monde sera monde, jamais Gardon ne l'emportera ...
- Vole bèn, diguè lou massoun . E quant me faras paga ?
Je veux bien, dit le maçon. Et combien me feras-tu payer ?
- Oh ! pau de causo : lou proumié que passara sus lou pont, sara pèr iéu…
- Oh ! Peu de chose : le premier qui passera sur le pont sera pour moi.
- Vague, diguè l'ome.
- Soit, dit l'homme.
E lou diable tout-d'un-tèms, arpatejant e banejant, derrabè à la mountagno de tros de roco espetaclous e bastiguè 'n moustre d.e pont coume jamai s'èro vist.
Et le diable tout aussitôt, à griffes et à cornes, arracha à la montagne des blocs de roche prodigieux et bâtit un colosse de pont comme on n'en avait jamais vu.
Enterin lou massoun èro ana vers sa femo pèr ié countalou pache qu’avié fa’ mé Satanas :
Cependant le maçon était allé chez sa femme pour lui conter le pacte qu'il avait fait avec Satanas :
« Lou pont, dis, sara fa deman à la primo aubo. Mai aco's pas lou tout. Fau qu'un paure marrit se dane pèr lis autre… Quau voudra èstre aquèu ?
- Le pont, dit-il, sera fini demain à la prime aube. Mais ce n'est pas le tout. Il faut qu'un pauvre malheureux se damne pour les autres ... qui voudra être celui-là ?
- E, badau, ié venguè sa femo, adès i'a' no chino qu'a cassa'n lebraud tout viéu. Aganto aquéu lebraud, e deman, à pouncho d'aubo, bandisse-lou sus lou pont.
- Eh! Badaud, lui vint sa femme, tout à l'heure une chienne a chassé un levraut tout vivant. Prends ce levraut et, demain à pointe d'aube, lâche-le sur le pont.
- As resoùn, repliqué l'ome.
- Tu as raison, répliqua l'homme.
E aganto lou lebraud tourno au rode ounte lou diable venié de basti soun obro, e, coume l'angelus balançavo pèrsouna, bandis la bèsti sus lou pont.
Et il prend le levraut, retourne à l'endroit où le diable venait de bâtir son œuvre, et, comme l'angélus oscillait pour sonner, il lance la bête sur le pont.
Lou diable qu'èro à l'espèro eila de l'autre bout, aparo, afeciouna, la lèbre dins soun sa… Mai, en vesènt qu'èro uno lèbre, l'arrapo emé furour, l'empego contro lou pont, e, coume l'angelus dindavo d'aquéu moumen, lou marrit esperit, en jitant milo escoumenge, s'aprou¬foundis au founs d'un gourg.
Le diable qui était à l'affût à l'autre bout, reçoit vivement le lièvre dans son sac ... Mais, en voyant que c'était un lièvre, il le saisit avec fureur et l’emplâtre contre le pont ; et, comme l'angélus sonnait à ce moment, le mauvais esprit, en jetant mille imprécations, s'engloutit au fond d'un gouffre.
La lèbre, desempièi, se vèi encaro contra lou pont.
Le lièvre, depuis, se voit encore contre le pont.
E vaqui perqué se dis que il femo an troumpa lou diable.
Et voilà pourquoi l'on dit que les femmes ont trompé le diable.

Extrait de l'Armana Prouvençau de 1876

Pont-du-Gard



La construction d’un pont a toujours généré des légendes où un personnage passe un pacte avec le Diable afin de construire un pont qu'il ne peut réaliser seul. Le Diable accepte de relever le défi, mais exige en retour la première âme qui le traverse. Le pont est construit généralement en une seule nuit, mais le Diable est dupé par les habitants du lieu, de différentes manières dont on retrouve souvent un animal qui traverse le pont à la place des hommes. Dans la région, on trouve un chien pour le pont de St Guilhem le Désert (Pont du Diable).
Bonnes fêtes de Pâques

30/12/2010

Lou cachofio ou la bûche de Noël

Héritée d’une origine païenne liée au solstice d’hiver, la bûche de Noël était désignée sous le nom de cachofio ou cachofioc. Cette tradition, aujourd’hui disparue dans notre région, nous a été rapportée par Thomas Platter lors de son séjour à Uzès en 1597 (1) :
… Le 24 décembre, dans la soirée de Noël, à la tombée de la nuit, nous étions sur le point de faire une collation, dans la maison de mon logeur, Monsieur Carsan…
… J’ai donc vu qu’on mettait sur le feu une grosse bûche de bois. Celle-ci est appelée dans leur langage local (d’oc) un Cachefioc, ce qui veut dire cache-feu ou couvre-feu. On procède ensuite aux cérémonies ci-après décrites.
De fait, en cette même soirée, on dépose une grosse bûche de bois sur le grill, par-dessus le feu. Quand elle commence à brûler toute la maisonnée se rassemble autour du foyer ; dès lors, le plus jeune enfant (s’il n’est pas trop petit, auquel cas, il appartiendrait au père ou à la mère d’agir en son nom pour l’accomplissement du rite) prend dans sa main droite un verre plein de vin, des miettes de pain et un peu de sel ; et dans la main gauche une chandelle de cire ou de suif allumée. Immédiatement les personnes présentes, du moins celles qui sont de sexe masculin, tant jeunes garçons qu’adultes, ôtent leurs chapeaux ; et l’enfant susdit, ou bien son père s’exprimant au nom d’icelle, récite le poème suivant, rédigé dans leur langue maternelle (d’oc, alias provençale) :
Ou moussur
S’en va et ven,
Dious donne prou de ben,
Et de mau ne ren,
Et Dious donne des fennes enfantans,
Et de capres caprettans,
Et de fedes agnolans,
Et de vaques vedelans,
Et de saumes poulinans,
Et de cattes cattonans,
Et de rattes rattonans,
Et de mau ne ren,
Sinon force ben.


Cela veut dire : « En quelque endroit que se rende le maître de maison, qu’il aille ou qu’il vienne, puisse Dieu lui donner beaucoup de choses et rien qui ne soit mauvais. Et que Dieu donnent des femmes qui enfantent des chèvres qui feront des chevreaux, des brebis agnelantes, des vaches vêlantes, des ânesses poulinantes, des chattes productrices de chatons, et des rats productrices de ratons. Autrement dit, rien qui ne soit mal ; et en revanche, force bonnes choses »

Tout cela étant dit, l’enfant jette une pincée de sel sur la partie antérieure de la bûche, au nom de Dieu le Père; idem sur la partie la partie inférieure, au nom du fils, et enfin, sur la partie médiane au nom du Saint-Esprit. Une fois ces rites effectués, tout le monde s’écrie d’une seule voix : Allègre ! Diou nous allègre, ce qui veut dire : « En liesse ! Dieu nous mette en liesse !». Ensuite, l’enfant fait de même avec le pain, puis avec le vin, et finalement, tenant en main la chandelle allumée, il fait le cierge des gouttes de suif ou de cire brûlante aux trois endroits de la bûche, au nom de Dieu le Père, du fils et du Saint-Esprit. Et tous reprennent en chœur le même cri qu’ils ont déjà poussé : « En liesse !». A ce qu’on dit, un charbon ardent en provenance d’une telle bûche ne brûle pas une nappe si on le pose dessus. On conserve avec soin toute l’année les fragments de la bûche en question, noircis au feu, et l’on pense que quand une bête ou un être humain souffre de tumeurs, une application de ces ci-devant braises, maintenant éteintes, sur la grosseur ou bosse ainsi produite empêchera que celle-ci ne s’accroisse et même le fera aussitôt disparaître.
Mais revenons à la nuit de Noël : les cérémonies de la bûche étant terminées, on sert une collation magnifique, sans viande ni poisson, mais avec du vin fin, des fruits et des confiseries. On pose dessus un verre à moitié rempli de vin, du pain, du sel et un couteau. J’ai vu tout cela, de mes yeux vu…


Autre témoignage de cette pratique transposée au XIXème siècle qui nous est décrite par Frédéric Mistral dans son œuvre capitale « Mirèio (3)» (Mireille), publiée en 1859.

Salle calendale Muséon Arlaten.jpg



…Un grand pirastre negrejavo
Un noir et grand poirier sauvage
E dôu vieiounge trantraiavo…
Chancelait de vieillesse...
L’einat de l’oustau vèn lou cepo pèr lou pèd
L'ainé de la maison vient, le coupe par le pied,
A grand cop de destrau l’espalo
À grands coups de cognée l’ébranche,
E, lou cargant dessus l’espalo
Et le chargeant sur l'épaule,
Contro la taulo calendalo
Près de la table de Noël,
Vèn i pèd de soun grand lou pausa mé respèt
Il vient, aux pieds de son aïeul, le déposer respectueusement.


Lou segne grand de gen de modo
Le vénérable aïeul, d'aucune manière,
Vóu renouncia si vièii modo
Ne veut renoncer à ses vieilles modes.
A troussa lou davans de soun ample capèu
Il a retroussé le devant de son ample chapeau,
E vai couchous querre la fiolo
Et va, en se hâtant, chercher la bouteille.
A mes sa longo camisolo
Il a mis sa longue chemise
De cadis blanc e sa taiolo
De cadis blanc, et sa ceinture,
E si braio nouvialo e si guèto de pèu
Et ses brayes (2) nuptiales et ses guêtres de peau.


Mai pamens touto la famiho
Cependant toute la famille
A soun entour s’escarrabiho…
Autour de lui joyeusement s'agite...
-Bèn ? Cachafió boutan pichot -Si ! vitamen
- Eh bien! Posons-nous la bûche, enfants? - Oui ! Promptement
Tóuti ie respondon - Alégre !
Tous lui répondent - Allégresse!
Crido lou viéi, alègre, alégre !
Le vieillard s'écrie, allégresse, allégresse!
Que Noste Segne nous alégre !
Que Notre Seigneur nous emplisse d'allégresse !
S’un autre an sian pas mai, moun Diéu, fuguen…
Et si, une autre année, nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne soyons pas moins !


E’mplisiènt lou got de clareto,
Et remplissant le verre de clarette,
Davans la bando risouleto,
Devant la troupe souriante,
Éu n’escampo tres cop dessus l’aubre fruchau,
Il en verse trois fois sur l'arbre fruitier,
Lou pu jouinet lou pren d’un caire,
Le plus jeune prend (l'arbre) d'un côté,
Lou viéi de l’autre, e sorre e traire
Le vieillard de l'autre, et sœurs et frères
Entre-mitan, ie fan piéi faire
Entre les deux, ils lui font faire ensuite
Tres cop lou tour di lume e lou tour de l’oustau.
Trois fois le tour des lumières et le tour de la maison.


E dins sa joio lou bon rèire
Et dans sa joie, le bon aïeul
Aubouro en l’èr lou got de vèire :
Élève en l'air le gobelet de verre :
O fio, dis, fio sacra, fai qu’aguen de béu tèm !
O feu, dit-il, feu sacré, fais que nous ayons du beau temps !
E que ma fedo bèn agnelle,
Et que ma brebis mette bas heureusement,
E que ma trueio bèn poucelle,
Que ma truie soit féconde,
E que ma vaco bèn vedelle,
Que ma vache vêle bien,
Que mi chato e minora en fanion tóuti bèn !
Que mes filles et mes brus enfantent toutes bien !


Cachafio, bouto fio ! Tout-d’uno,
Bûche bénie, allume le feu ! Aussitôt,
Prenènt lou trounc dins si man bruno,
Prenant le tronc dans leurs mains brunes,
Dins lou vaste fougau lou jiton tout entié.
Ils le jettent entier dans l'aire vaste.
Veirias alor fougasso à l’oli,
Vous verriez alors gâteaux à l'huile,
E cacalauso dinsl aióli
Et escargots dans l’aïoli
Turta, dins aquéu bèu rególi,
Heurter, dans ce beau festin,
Vin cue, nougat d’amelo e fruecho dóu plantiè.
Vin cuit, nougat d'amandes et fruits de la vigne.


D’uno vertu devinarello
D'une vertu fatidique
Veirias lusi li tres candèlo ;
Vous verriez luire les trois chandelles ;
Veirias d Esperitoun, giscla dóu fio ramu,
Vous verriez des Esprits jaillir du feu touffu ;
Dóu mou veirias penja la branco
Du lumignon vous verriez pencher la branche
Vers aquéu que sara de manco;
Vers celui qui manquera (au banquet) ;
Veirias la napo resta blanco
Vous verriez la nappe rester blanche
Soulo un carboun ardènt e li cat resta mut !...
Sous un charbon ardent, et les chats rester muets !

Nous ne pourrions terminer ce tour d'horizon sans céder la parole à Albert Roux et Albert Hugues qui nous donne quelques précisions sur la pratique de ce rituel dans le parage d'Uzès et du Malgoires (4):
... Alors que dans le Malgoirès c'est au plus âgé à dresser le cacha-fio, c'est au plus jeune de la maisonnée que revient cet honneur dans le parage d'Uzès. S'il en est incapable à cause de son jeune âge, le père ou la mère le font pour lui. La grosse bûche de Noël est arrosée de vin blanc, des miettes de pain et des pincées de sel, sont jetées dans le brasier, ces dernières en disant: « Au nom du Père », une pincée de sel : « Au nom du Fils », une autre pincée: « Au nom du Saint-Esprit » une autre pincée.
Et la famille réunie autour du foyer, crie : Allègre!...


cacho-fio.jpg



Museon Arlaten
Salo calendalo - Ceremoni dou cacho-fio







Du cachofio, il ne reste plus que les bûches de Noël qui vont se parer de leurs plus beaux atours... et nous livreront un véritable plaisir gustatif !


BONNES FETES DE NOEL ET DE FIN D’ANNEE

Cacho-fio mèten
Cacha-fio nous mettons
Cacho-fio paussen
Cacha-fio nous posons
Dieù nous fague la gràci de veùe l’an qui vèn :
Dieu nous fait la grâce de voir l’an qui vient
E se sian pas mai qu'au mens que siguen pas mens !
Et si nous ne sommes pas plus nombreux que nous ne soyons pas moins ! (5)

(1) Le voyage de Thomas PLATTER 1595 - 1599 - Le siècle des Platter II Fayard Mai 2000 - Texte traduit par Emmanuel Le Roy Ladurie et Francine-Dominique Liechtenhan

(2) Mot francisé, fait référence aux braies qui étaient une espèce de large pantalon, serré par le bas.

(3) MIRÈIO, Pouèmo Prouvencau de Frédéric MISTRAL - Notes du chant VII -
La traduction littérale réalisée par Charpentier Libraire-éditeur dans la publication de 1864.

(4) « Folk-lore du parage d'Uzès et du Malgoirés.» publié en 1918 dans le Bulletin de la Société d'Etude de Science Naturelle de Nîmes. Etude ethnographique réalisée sur le territoire de l'Uzège et du secteur de Saint Geniés de Malgoires.

(5) Extrait d’un article intitulé « Noël provençale » - Optima. Hebdomadaire féminin illustré puis Revue féminine 1927