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19/04/2010

Le Priape d’Aureilhac - Conférence d'Alain GAS

Samedi 20 septembre 2008, après la cérémonie de réception et du classement au titre des Monuments Historiques de la statue du Priape d’Aureilhac, Alain Gas (1) a proposé une conférence sur le thème : " Priape, des rituels ancestraux aux fantasmes intemporels "
Avec son aimable autorisation, nous vous présentons l’intégralité de son intervention :

1 - Cette exhumation d'une statue romaine à Aureilhac par Monsieur Mercier, cela faisait longtemps que mon ami Bernard Dortindeguey m'en avait parlé. Le fait qu'il s'agissait d'un "Priape" ne pouvait qu'exciter l'imagination. De fait, je m'attendais naïvement à voir une sculpture montrant un adolescent nu, exhibant un sexe surdimensionné, comme il y en a dans les boutiques de Grèce pour appâter les touristes. Surprise de découvrir une statue grandeur nature représentant un personnage aux allures de notable.
Les "notables" dignement vêtus étaient nombreux dans notre région romanisée. Ils habitaient Nemausus (Nîmes), ville majeure de la province Narbonnaise, transformée en copie de Rome à l'époque augustéenne, en même temps qu'Arelate (Arles), et, peut être (sur un mode plus mineur), qu'Uzetia (Uzès). Les riches gallo-romains occupaient aussi des domaines campagnards qui furent souvent à l'origine des villages qui se développèrent au lendemain de l'an Mil (ainsi d'Aureilhac et d'Arpaillargues).
Rejoignant Clermont où il allait être promu évêque, Sidoine Apollinaire traversa notre pays en 465, alors que l'empire déclinait. Il fit une description élogieuse des domaines de Vorocingus et de Prusianum où il fit étape : "Les collines qui s'élèvent au-dessus des maisons sont cultivées en vignes et en oliviers (...) L'une des demeures a vue sur un paysage plat et ouvert, l'autre sur les bois ; mais leurs sites n'en procurent pas moins un égal plaisir (...) La rivière coule à égale distance entre les deux maisons (...) elle coule sur un lit transparent, calme, plein de cailloux, non sans être pour autant riche en poissons délicieux". La rivière, c'était notre Gardon... sur les rives duquel les vestiges gallo-romains pullulent. Si aucun de ceux-ci n'attestent les villae dont Sidoine a parlées, il est possible de les situer du côté de Russan, de Brignon (dont l'oppidum, "Briginn", est attesté) ou de Maruéjols (dont le nom gaulois signifie "la grande clairière").
Aux lisières des garrigues, le bassin alluvionnaire de la Gardonnenque et celui de l’Uzège ressemblent à une "Terre promise" qui n'attendirent pas les Romains pour être exploités. Les fascinantes statues-menhirs que l'on a déterrées, en même temps que les céramiques ou les statues de l'Antiquité - à l'époque des premiers labours profonds - démontrent que des sociétés humaines se sont épanouies ici, depuis au moins cinq mille ans. Les Romains y sont arrivés au II° siècle avant notre ère. "Arrivés" plutôt qu'ils n'ont conquis : autant qu'en Campanie ou en Toscane, les Romains étaient ici chez eux, dans une "Gaule" typiquement méditerranéenne et déjà fortement hellénisée.
Ce territoire entre mer Méditerranée, vallée du Rhône et montagnes cévenoles a, de tous temps, était un espace de rencontres. Si la "renaissance" qui engendra la modernité occidentale a rimé chez nous avec une "réforme" qui s'est plus communément implantée dans l'Europe septentrionale (le calvinisme), les raisons en sont multiples. La première est sans doute à chercher dans une vocation multiséculaire de brassages culturels et intellectuels qui, très longtemps, s'est articulée autour de questions religieuses. Dans cet esprit, nous ne sommes nullement surpris de voir surgir près d'Aureilhac - hameau dont le nom atteste l'origine gallo-romaine, développé autour d'une admirable église romane anciennement fortifiée - une divinité païenne importée d'Asie mineure : Priape.

2 - Les Romains ont développé des capacités techniques exceptionnelles, en quoi ils sont nos ancêtres directs. Leur culture lettrée, leurs valeurs spirituelles, ils les devaient aux apports orientaux, grecs notamment. Priape est parvenu chez eux dans le sillage des divinités mythologiques et olympiennes, parmi lesquelles Zeus, le tout puissant, Dionysos - son fils, dieu des plaisirs - et Aphrodite - la déesse de l'amour -, romanisés en Jupiter, Bacchus et Vénus.
Priape aurait été le fils d'Aphrodite... Mais la trop belle déesse était frivole : qui fut donc le père ? Voici une question récurrente qui, jusqu'à l'invention de la pilule contraceptive et la détection de l'A.D.N., a continuellement tourmenté les hommes-mâles. Ne cherchez pas ailleurs le pourquoi de la soumission à laquelle furent maintenues les femmes depuis l'origine de l'Humanité ! Aphrodite - on s'en serait douté - ne put se soustraire aux étreintes de Zeus qui, pour trôner divinement sur un nuage, n'en devenait pas moins très viril dès qu'il mettait pied à terre. Aphrodite, aussi, fit une escapade - évidemment amoureuse - avec ce débauché de Dionysos. La question de savoir qui de Zeus ou de Dionysos fut le papa de Priape n'a jamais été tranchée. Et Priape ayant été pétrifié - comme on le vérifie à Aureilhac -, on ne le saura jamais : son A.D.N. est à jamais perdu (et les A.D.N. de Zeus et de Dionysos de même, à jamais évaporés dans les nuées) ! Ce qui est sûr, c'est que cet enfant naquit sous le signe d'une terrible malédiction. La cause, ici encore, est d'une banalité extrême : la jalousie. Héra, épouse perpétuellement trompée du surpuissant Zeus, aurait jeté un mauvais sort sur le divin bâtard : il apparut au grand jour laid et difforme. Si répulsif que la belle Aphrodite l'abandonna à des bergers.
Difforme, Priape l'était par la partie habituellement cachée du corps : le sexe qui, chez lui, prit des proportions considérables et ne tarda pas à se stabiliser dans un état qui chez l'homme-mâle normal n'est qu'éphémère - trop éphémère, hélas ! - : le pénis de Priape était en érection permanente.
Ainsi fut-il très naturellement promu dieu de la fécondité. Fécondité et fertilité : les qualités que les humains ont toujours privilégiées dans leurs requêtes aux divinités... Même les Chrétiens qui, avant de songer au Royaume du Très-haut, se souciaient d'abord de leurs intérêts terrestres, allant processionner au nom de tous les saints – ces saints qui n'étaient que les divinités païennes christianisées... ces saints que Calvin prit soin de renvoyer au rayon des superstitions.

3 - Dupliqué à l'infini par les sculpteurs, Priape - statufié - vint se poster en gardien et en fécondateur des jardins et des propriétés agricoles, aux quatre coins de l'empire romain, y compris à Arpaillargues et Aureilhac. Avec sa dégaine pas très catholique - et pas très olympienne, non plus -, ce Priape assumait, en vérité, une fonction noble entre toutes : "que vos récoltes soient bonnes”... ”Et vos épouses fécondes”, doit-on certainement comprendre, étant supposé que des statuettes de Priape devaient trôner dans les chambres nuptiales.
Priape se rattache donc à des cultes aussi primordiaux qu'archaïques. Pas si “archaïques” que cela puisqu’avec son phallus dressé, il appartenait à la deuxième génération des divinités. Quand le principe mâle prit le dessus par rapport au principe féminin qui, naturellement, semble avoir été premier. Priape a pris la relève des déesses-mères, garantes originelles de la fécondité. Ces déesses qui n'avaient plus leur place dans les sociétés terriblement machistes de
Moyen Orient et du bassin méditerranéen (côté gaulois et celte, les mâles ne devaient guère être plus tendres avec les femmes !). Déesses que, précédemment, on allait honorer près des sources et que des représentations tardives restituèrent de la même façon que le Priape d’Aureilhac : soulevant leur jupe pour dévoiler l’Origine du monde, ainsi de l’Égyptienne Isis. Ou, plus troublante encore, l’énigmatique Baubô qui aurait libéré Déméter de sa mélancolie en révélant un ventre-visage qu’elle aurait rendu expressif et souriant… en dansant (c’est l’origine de la danse du ventre).
Voilà une évocation qui peut inspirer quelques regrets : si les sociétés méditerranéennes avaient continué à privilégier des divinités féminines plutôt que de brandir leurs attributs virils, le monde assurément aurait un tout autre visage !
Les déesses, les peuples de la Protohistoire allaient les vénérer aux abords ou au sommet des montagnes sacrées. Comme on peut le vérifier chez nous à la "Fontaine" de Nemausus ou, plus spectaculairement, - en hautes Cévennes - sur la cham des Bondons, au cœur d’un paysage souverainement féminin où jaillissent les sources et qui touche le ciel. Mutation fondamentale, nos ancêtres plantèrent là des menhirs.
… Le menhir : simple borne signalétique ou effigie à la symbolique évidemment phallique.
Avec Priape - quelques vingt siècles plus tard -, la symbolique se précise et se radicalise : l'homme, désormais, se sent maître de son destin ; il met la Nature sous sa coupe... Le menhir devient phallus. Le Romain d'il y a deux mille ans préparait l'avènement de l'homme occidental qui mettra la Nature en coupe réglée.

4 - Cette représentation priapique restait cependant rustique, et même franchement grossière. Quand la civilisation s’affina, le message symbolique de Priape se révéla - passez-moi l'expression - un peu court ! L'histoire de sa naissance et celle de sa vie montrent qu'il s'agissait d'une divinité inaboutie, hybride. Plutôt que d'incarner la puissance, Priape en vint à signifier la maladresse, l'échec… mais d’abord la honte et cette sotte culpabilité que le christianisme généralisera !
Pour les Grecs, le sexe priapique semble s’être rattaché à la sauvagerie et à la barbarie… au grotesque. En effet, le pauvre Priape en était resté à un stade intermédiaire : moitié bête (il eut pour concurrent l'âne), moitié homme. Mais si le satyre affichait sa double identité par sa physionomie même, Priape, quant à lui, avait l'apparence humaine. Pour monstrueux qu’il fut, il était d’abord homme. Il est même possible d’affirmer que personne, mieux que lui, ne représenta aussi bien l’homme mâle, du moins dans sa dimension physique. Car c’est d’abord le sexe qui distingue l’homme de l’animal. Le sexe ou plutôt la sexualité… Le bonobo mis à part, les mâles d’espèce animale ont des sexualités intermittentes, cycliques et saisonnières ; au contraire, l’homme-mâle est soumis à des stimuli sexuels permanents. L’organe sexuel qu’il a de taille modeste, voire ridiculement petite, a des correspondances gigantesques dans le cerveau. Le premier drame de l’homme-mâle est d’être affublé d’un pénis de Petit Poucet aux érections épisodiques et volontiers capricieuses, mais d’être aux ordres d’un désir insatiable que seul Priape semblerait être en mesure de combler.
Mais s’il est un domaine où il ne faut surtout pas se fier aux apparences, c’est celui de la sexualité. Pour exhiber un phallus géant, Priape n’en était pas moins impuissant. Telle fut sa réelle malédiction. Tout bandant qu'il ait été, son membre viril ne procurait aucun plaisir à Priape ; et son sperme - si tant est qu'il y en ait eu - restait stérile. Vie calamiteuse que celle de Priape. Au point qu’il devint un sujet de moquerie et un exemple d'obscénité. Façon, peut-être, d'évacuer un problème sans solution rationnelle par la dérision : le sexe n'est pas honteux, il est rigolo !


Voir le Priape d'Aureilhac


5 - Du jardin - dont Éden est la référence incontournable - à la chambre à coucher... De l'agriculture pratiquée au grand jour aux attouchements nocturnes qui tournent vite à la
cul-turomanie : voilà le vertigineux dilemme qui, de tout temps, a perturbé l'homme et que la figure de Priape a symbolisé de singulière façon. Quel mâle, en ce bas monde, n'a-t-il pas fantasmé d'être doté d'un membre priapique en rejoignant la chambre conjugale ? En serait-il doté qu'il en serait bien embarrassé. Transformé qu'il serait en machine à forniquer, tel que Fellini se plut à représenter Casanova : un robot condamné à répéter le même acte primitif... Acte bestial pour tout dire. C'aurait été le triomphe du féminin dont la capacité à jouir est infinie ; et la défaite du masculin réduit à une fonction mécanique.
La réalité, heureusement, fut toute autre - dommage, peut-être, pour les dames ! - : la puissance phallique des mâles n'est qu'épisodique ; plus couramment, les hommes mâles ont mieux à faire… Entre autre, séduire leurs partenaires femme : ce qui a donné l'amour. De l'éros à l'agapè, l'amour oblige les hommes à ouvrir les yeux et à cultiver leur sensibilité. Processus qui fait de lui un humain. Où l’affaire se compliqua : quand les Romains se firent chrétiens, Priape fut sans ménagement rangé dans le camp de Satan. Son phallus érigé rappelait trop l'origine animale de l'homme. Ce membre ordinairement à géométrie variable soulignait trop la vulnérabilité physique - et psychique - de l'homme-mâle. Priape ou le fantasme du mâle surpuissant : les chrétiens le nieront... Pour mieux en affirmer la diabolique démesure par le biais des techniques qu'ils mettront au point pour définitivement mettre la Terre-mère à leur merci.

6 – Alors ! Que des notables gallo-romains se soient fait représenter avec le sexe de Priape pour garantir la prospérité de leurs champs semble avoir été un épiphénomène courant, mais assez superficiel. De fait, vous chercherez en vain des développements sur Priape dans les ouvrages savants traitant de l'Antiquité. Récurrence superstitieuse : sans doute ; voire tradition que nous qualifierions aujourd'hui de folklorique : la statue de Priape comme un épouvantail pour effrayer les moineaux. "Le sexe et l'effroi", tel est le titre d'un maître-livre écrit par Pascal Quignard… Cette question était au cœur des préoccupations des hommes de l'Antiquité épris de "bonne vie" ; les chrétiens la résolurent abruptement. Le sexe fut maudit, et aussi la femme, cette tentatrice, depuis Ève, notre mère à tous.
Le membre du Priape d'Aureilhac - dont on devine la remarquable proportion - a été prestement brisé, sans doute quand son propriétaire se convertit au christianisme. "Cachez ce sexe que je ne saurais voir" a-t-il du s'écrier à sa façon. Mais on ne se débarrasse pas d'un tel dilemme d'un coup de marteau. Le sexe ne cessera d'empoissonner un christianisme si pudibond qu'il finira dans un moralisme étriqué, chez les protestants comme chez les catholiques. En refoulant ce problème jugé honteux, les chrétiens l'ont par conséquent transposé ailleurs. Se défendant de devenir une machine sexuelle, l'homme de la modernité occidentale va se vouer au culte de la mécanique. Ce phallus géant qu'exhibait Priape pour pouvoir en rire - et, dans la pénombre des chambres, en jouir à sa modeste mesure - se métamorphosa en machine infernale.

7 - L’enfer serait-il au sortir du jardin paradisiaque qui a été le nôtre, heureuse génération d’après Mai-68 ? C’est ce que des indices de plus en plus ténébreux semblent indiquer. La machine née de la technologie des XIX°-XX° siècles a eu maints effets bénéfiques : ceux dont nous avons bénéficié pour nous émanciper des conformismes d’antan. Les femmes, surtout, qui ont pu faire une révolution des mœurs qui vaut nouvelle Genèse. Êve en est sortie métamorphosée et rajeunie ; Adam, par contre, a pris un sacré coup de vieux ! Aux dernières nouvelles, le Nouvel Adam a mal à sa virilité. Cerné par les images qui ont fait passer l’érotisme à l’heure de la pornographie, il traîne son sexe, plus incertain et honteux que jamais. Pour tenir debout, il lui faut trouver des compensations. Le surdimensionnement priapique s’est porté sur les prothèses dont l’homme-consommateur se dote désormais pour affronter le monde.
La machine s’est faite robot… Et comment ne pas considérer que le robot s’impose comme l’aboutissement du fantasme “priapique” de cet homo que l’on a un peu hâtivement qualifié de sapiens ?!
S’agirait-il alors d’une victoire à la Pyrrhus ? Car où, hier, le phallus forniquait ; aujourd'hui, le robot formate. De l'un à l'autre, le progrès n'est donc pas allé dans le sens qu'on aurait pu croire : le phallus, tout bête qu'il fut, donnait la vie (il la donne encore, bien que l'humain, désormais, puisse se concevoir in vitro) ; le robot dévitalise tous ceux qui l'approchent.

8 - Jadis, les saillies du phallus étaient tant bien que mal contrôlées, disciplinées par la morale… sous la haute autorité des religions. Police si lourde que notre modernité s’évertua à la désarmer, puis à l’éliminer, sans lui trouver de supplétif. Voici qu’aujourd’hui, c’est le robot qui fait religion !
Rappelons que la religion consiste en une croyance commune qui permet à une communauté humaine de vivre ensemble et d'avancer... ou de reculer. La religion matérialiste de la postmodernité occidentale est régressive ; elle ramène l'humain à l'enfance en le gavant de ses marchandises. Cette religion consumériste est, elle aussi, priapique. Le désir ou, plus exactement, les envies des consommateurs sont perpétuellement en éveil, enchaînant (sic) les demandes et les frustrations. Don Juan, dernier seigneur à s’être mesuré au défi d’Éros, a accumulé les conquêtes, stimulé par un désir insatiable. Il a fini sa course dans un brasier… La société de consommation - qui obéit désormais aux dérégulations de l’hyper-libéralisme mondialisé - semble vouée à une fin apocalyptique. Elle réaliserait ainsi la prédiction des saintes
Écritures qui s’achèvent effectivement par l’Apocalypse... De Don Juan - héros de fiction - à la société de consommation, un aristocrate déchu fit lien à la fin du XVIII° siècle et inaugura le genre des anti-héros : le marquis de Sade. Pour cet antéchrist déclaré, pour ce prophète - ou imprécateur - de l'ère technologique, l'homme-mâle devient un Priape enfin libéré de sa malédiction qui se livre sans frein et sans vergogne à l’appétit de son sexe. Qui oublie que le désir ne rend humain que si on apprend à le sublimer.

9 - Alors ! Pour nous ressaisir, considérons le Priape d'Aureilhac. Admirons la noblesse du geste. La robe est soulevée pour laisser apparaître le membre fondateur. Apprécions et rions. Non pas du rire grossier qui est de règle pour les paillardises de fin de banquet, ni le rire gêné qui sert d'exutoire aux spectacles pornographiques. Rions d'un rire libéré, comme le fit Pier Paolo Pasolini mettant en film les contes érotiques du Moyen Age. Le sexe donne la vie ; mais l'amour est affaire de cœur ou, plus précisément, de tête. Mais, au fait, où est donc passée la tête du notable priapique d'Aureilhac ? Nos aïeux chrétiens l'auraient-ils également fracassée ? A bien regarder, cette statue semble avoir été fabriquée en quantité stéréotypée et conçue pour recevoir des têtes personnalisées. A nous, par conséquent, de lui attribuer la tête que nous souhaiterions aux amants sublimes, nos prochains.

Alain GAS, septembre 2008

(1) Alain Gas, cévenol de naissance, possède de nombreuses cordes à son arc : historien de formation, photographe de profession, et écrivain par passion.

Remerciements à Alain GAS et Philippe Tiébot

Voir le site : www.arpaillargues-aureilhac.fr/

18/04/2010

La statue du Priape d'Arpaillargues

Le programme de mai proposait de découvrir la faune, la flore et le bâti rural situés sur le "Sentier des Conques" récemment aménagé par la commune d’Arpaillargues. Cette balade était agrémentée par les commentaires de Philippe Tiébault et Annie Auberlet. Cerise sur le gâteau, nos guides emmenèrent le groupe en mairie pour voir les vitrines présentant des objets archéologiques et admirer la statue du dieu Priape, trouvés à Aureilhac.

Une capitelle sur le sentier des Conques.jpg




Une capitelle sur le sentier des Conques







La statue du dieu Priape
Cette statue en pierre calcaire a été trouvée en 1970 par M. Mercier sur ses terres, à Aureilhac, lors de travaux agricoles. Après la découverte du torse, des fouilles complémentaires par le Service régional d’Archéologie (Direction régionale des Affaires culturelles Languedoc-Roussillon) ont permis de retrouver d’autres fragments, à l’exception de la tête et du bras gauche.
M. Mercier a fait don de la statue à la commune d’Arpaillargues et Aureilhac en 2007.

Priape d'Arpaillargues chez son inventeur.jpg





Priape d'Arpaillargues chez son inventeur










La posture de la statue (tunique retroussée, laissant apparaître le sexe) ne laisse aucun doute quant à l’identité du personnage : il s’agit du dieu Priape. Le culte de Priape, venu d’Asie Mineure, s’était répandu dans tout l’empire romain. Fils de Bacchus, Priape était à l’origine le dieu des jardins, protecteur des récoltes ; les Romains l’associèrent plus directement à la fécondité et à la sexualité. Ici Priape utilise sa tunique relevée comme un tablier pour porter des fruits. Il est représenté de la même manière sur une statue retrouvée à Ephèse (actuellement en Turquie) et datée du IIe siècle après Jésus-Christ. La tête de la statue d’Aureilhac a disparu (elle était amovible, comme pour beaucoup de statues romaines) ; Priape était habituellement figuré comme un homme barbu.

Les statues monumentales de Priape sont relativement rares. On plaçait souvent son effigie, grossièrement taillée dans un tronc d’arbre, dans les jardins, les vignes et les vergers, pour favoriser les récoltes. Ces statues de bois n’ont pas été conservées mais il existe beaucoup de statuettes ou d’amulettes en bronze, plutôt destinées à protéger leur possesseur contre le mauvais sort.
Dans la région, on connaît peu d’autres statues de Priape. Il existe un torse (très abîmé) au musée de Beaucaire, et une statue au musée de Narbonne (trouvée à Roquefort-les-Corbières). Datée du IIIe siècle, elle représente le dieu vêtu d’une tunique, portant une corbeille de fruits et un bébé et tenant un deuxième enfant par la main.

Priape - Musée de Selçuk à Ephese - Turquie.jpg






Priape - Musée de Selçuk à Ephese - Turquie








Le Priape d’Aureilhac est donc une découverte exceptionnelle, qui s’ajoute aux nombreux vestiges archéologiques de la commune pour confirmer l’importance du site à l’époque romaine. On ignore quel était le contexte d’origine de la statue : installation en plein air dans les champs, dans un temple, ou associé à une villa ? aucun vestige de construction n’a été identifié dans le périmètre des fouilles réalisées.
La statue a été retrouvée cassée en nombreux fragments très dispersés, sa tête est restée introuvable. Cela laisse penser qu’elle ne s’est pas brisée par accident mais qu’on a volontairement voulu la détruire. D’après le Dr Drouot, cette destruction pourrait avoir été commise après la christianisation de l’Uzège : il fallait faire disparaître cette divinité païenne devenue scandaleuse aux yeux des chrétiens…

Explications devant le Priape.jpg

Explications devant le Priape

Bibliographie
- Gallia, 1973, tome 51, fascicule 2, p. 498
- E. Drouot : procès-verbal de la séance du 10 mai 1974
- Bulletin de l’Académie de Nîmes, 1974, pp. 73-75
- E. Drouot : « Une découverte archéologique inédite : le Priape d’Aureilhac (Gard) »
- Mémoires de l’Académie de Nîmes, 1977, VIIe série, tome LIX, pp. 213-226.
- M. Provost (dir.) - Carte archéologique de la Gaule, 1999, p. 164

Texte publié avec l'autorisation de Brigitte Chimier, Conservatrice du Musée d'Uzès

Une découverte archéologique inédite : Le Priape d’Arpaillargues (Gard)

« ...A première vue, le dit objet paraît se rapporter à un buste humain auquel manquent la tête et la majeure partie des membres. L'attention est tout de suite attirée par la figuration du sexe masculin, très apparent, et en érection, mais en partie brisé. Nous entreprenons alors un examen méthodique de ce qui nous paraît effectivement appartenir à une statue antique...


...Au sommet du buste, une excavation hémisphérique, à l'emplacement du cou, remplace la tête absente et que l'on n'a pas retrouvée pour l'instant. Notre confrère M. Lassalle devait d'ailleurs nous apprendre qu'il n'était pas rare d'observer des statues antiques dont la tête avait été rapportée après coup, ayant été peut-être commandée à un atelier spécialisé. C'est ainsi que des statues d'empereurs avaient pu, à moindres frais, recevoir les traits du nouveau césar lorsque le précédent avait disparu : sic transit gloria mundi... C'est en tout cas ce système d'une tête rapportée qui avait été adopté ici.
Continuons notre investigation par le vêtement du personnage. C'est une longue tunique. Elle est plissée et la marque des plis se traduit sur la face dorsale par une série de cannelures verticales de facture plutôt raide. Cette tunique comporte de courtes manches qui s'arrêtent au-dessus du coude, Ces manches sont fendues latéralement, découvrant les bras, mais la fente principale est divisée en plusieurs petites ouvertures fusiformes grâce à quelques boutons. Cette forme de manches fendues, devait encore nous expliquer M. Lassalle, semble dénoter une mode vestimentaire d'origine grecque ou orientale.
Sur la face antérieure, le personnage a relevé haut sa tunique, jusqu'au dessus de la ceinture, découvrant ainsi son organe génital, avec un volumineux pénis en érection mais en partie brisé. Tout ce qu'une pareille attitude comporte d'insolemment impudique se trouve cependant assez curieusement atténué par le fait que le sujet a voulu utiliser le repli de son vêtement pour en faire une sorte de corbeille où s'accumulent des objets aujourd'hui difficiles à identifier, sauf l'un, bien visible. qui a la forme et la dimension d'un fruit arrondi, prune ou petite pomme.
Enfin la statue mutilée, telle qu'elle apparaissait avant les recherches ultérieures, avait perdu ses membres inférieurs à la racine des cuisses, ainsi que ses avant-bras et ses mains... »

Par le Docteur Edouard DROUOT membre résidant Président
Extrait des Mémoires de l’Académie de Nîmes Tome LIX 1974

Le dieu Priape Fresque dans la villa des Vétii à Pompéi.jpg





Le dieu Priape Fresque dans la villa des Vétii à Pompéi








LE DIEU DES JARDINS
"...Jeunes gens, c'est moi, dont vous voyez l'image de chêne grossièrement façonnée par la serpe d'un villageois, c'est moi qui a fertilisé cet enclos, qui ai fait prospérer de plus en plus chaque année cette rustique chaumière, couverte de glaïeuls et de joncs entrelacés. Les maîtres de cette pauvre demeure, le père comme le fils, me rendent un culte assidu, me révèrent comme leur dieu tutélaire: l'un a soin d'arracher constamment les herbes épineuses qui voudraient envahir mon petit sanctuaire ; l'autre, m'apporte sans cesse d'abondantes offrandes: ses jeunes mains ornent mon image, tantôt d'une couronne émaillée de fleurs, prémices du printemps; tantôt d'épis naissants aux pointes verdoyantes; tantôt de brunes violettes, ou de pavots dorés, de courges d'un vert pâle, ou de pommes au suave parfum; tantôt de raisins que la pourpre colore sous le pampre qui leur sert d'abri. Parfois même (mais gardez-vous d'en parler) le sang d'un jeune bouc à la barbe naissante ou celui d'une chèvre ont rougi cet autel. Pour prix des honneurs qu'ils me rendent, je dois protéger les maîtres de cette enceinte, et leur vigne et leur petit jardin. Gardez-vous donc, jeunes garçons, d'y porter une main furtive. Près d'ici demeure un riche voisin, dont le Priape est négligent. C'est là qu'il faut vous adresser: suivez ce sentier; il vous y conduira..."


"...Redoute donc, passant, la divinité protectrice de ces lieux, et garde-toi d'y porter la main. Il y va de ton intérêt ; sinon, ton châtiment est prêt : ce phallus rustique te l'infligera. Par Pollux ! Dis-tu, de grand cour! Oui ; mais, par Pollux ! Voici venir le métayer : brandi par son bras vigoureux, ce phallus va, pour toi, se changer en massue..."

Textes extraits des Elégies de Catulle en l'honneur du dieu Priape communiqués par Philippe Thiébot

Voir le site : www.arpaillargues-aureilhac.fr/ et notamment le journal municipal n° 7 de Janvier 2008
Photos de Christiane Chabert, Philippe Tiébot, Bernard Malzac