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30/12/2010

Lou cachofio ou la bûche de Noël

Héritée d’une origine païenne liée au solstice d’hiver, la bûche de Noël était désignée sous le nom de cachofio ou cachofioc. Cette tradition, aujourd’hui disparue dans notre région, nous a été rapportée par Thomas Platter lors de son séjour à Uzès en 1597 (1) :
… Le 24 décembre, dans la soirée de Noël, à la tombée de la nuit, nous étions sur le point de faire une collation, dans la maison de mon logeur, Monsieur Carsan…
… J’ai donc vu qu’on mettait sur le feu une grosse bûche de bois. Celle-ci est appelée dans leur langage local (d’oc) un Cachefioc, ce qui veut dire cache-feu ou couvre-feu. On procède ensuite aux cérémonies ci-après décrites.
De fait, en cette même soirée, on dépose une grosse bûche de bois sur le grill, par-dessus le feu. Quand elle commence à brûler toute la maisonnée se rassemble autour du foyer ; dès lors, le plus jeune enfant (s’il n’est pas trop petit, auquel cas, il appartiendrait au père ou à la mère d’agir en son nom pour l’accomplissement du rite) prend dans sa main droite un verre plein de vin, des miettes de pain et un peu de sel ; et dans la main gauche une chandelle de cire ou de suif allumée. Immédiatement les personnes présentes, du moins celles qui sont de sexe masculin, tant jeunes garçons qu’adultes, ôtent leurs chapeaux ; et l’enfant susdit, ou bien son père s’exprimant au nom d’icelle, récite le poème suivant, rédigé dans leur langue maternelle (d’oc, alias provençale) :
Ou moussur
S’en va et ven,
Dious donne prou de ben,
Et de mau ne ren,
Et Dious donne des fennes enfantans,
Et de capres caprettans,
Et de fedes agnolans,
Et de vaques vedelans,
Et de saumes poulinans,
Et de cattes cattonans,
Et de rattes rattonans,
Et de mau ne ren,
Sinon force ben.


Cela veut dire : « En quelque endroit que se rende le maître de maison, qu’il aille ou qu’il vienne, puisse Dieu lui donner beaucoup de choses et rien qui ne soit mauvais. Et que Dieu donnent des femmes qui enfantent des chèvres qui feront des chevreaux, des brebis agnelantes, des vaches vêlantes, des ânesses poulinantes, des chattes productrices de chatons, et des rats productrices de ratons. Autrement dit, rien qui ne soit mal ; et en revanche, force bonnes choses »

Tout cela étant dit, l’enfant jette une pincée de sel sur la partie antérieure de la bûche, au nom de Dieu le Père; idem sur la partie la partie inférieure, au nom du fils, et enfin, sur la partie médiane au nom du Saint-Esprit. Une fois ces rites effectués, tout le monde s’écrie d’une seule voix : Allègre ! Diou nous allègre, ce qui veut dire : « En liesse ! Dieu nous mette en liesse !». Ensuite, l’enfant fait de même avec le pain, puis avec le vin, et finalement, tenant en main la chandelle allumée, il fait le cierge des gouttes de suif ou de cire brûlante aux trois endroits de la bûche, au nom de Dieu le Père, du fils et du Saint-Esprit. Et tous reprennent en chœur le même cri qu’ils ont déjà poussé : « En liesse !». A ce qu’on dit, un charbon ardent en provenance d’une telle bûche ne brûle pas une nappe si on le pose dessus. On conserve avec soin toute l’année les fragments de la bûche en question, noircis au feu, et l’on pense que quand une bête ou un être humain souffre de tumeurs, une application de ces ci-devant braises, maintenant éteintes, sur la grosseur ou bosse ainsi produite empêchera que celle-ci ne s’accroisse et même le fera aussitôt disparaître.
Mais revenons à la nuit de Noël : les cérémonies de la bûche étant terminées, on sert une collation magnifique, sans viande ni poisson, mais avec du vin fin, des fruits et des confiseries. On pose dessus un verre à moitié rempli de vin, du pain, du sel et un couteau. J’ai vu tout cela, de mes yeux vu…


Autre témoignage de cette pratique transposée au XIXème siècle qui nous est décrite par Frédéric Mistral dans son œuvre capitale « Mirèio (3)» (Mireille), publiée en 1859.

Salle calendale Muséon Arlaten.jpg



…Un grand pirastre negrejavo
Un noir et grand poirier sauvage
E dôu vieiounge trantraiavo…
Chancelait de vieillesse...
L’einat de l’oustau vèn lou cepo pèr lou pèd
L'ainé de la maison vient, le coupe par le pied,
A grand cop de destrau l’espalo
À grands coups de cognée l’ébranche,
E, lou cargant dessus l’espalo
Et le chargeant sur l'épaule,
Contro la taulo calendalo
Près de la table de Noël,
Vèn i pèd de soun grand lou pausa mé respèt
Il vient, aux pieds de son aïeul, le déposer respectueusement.


Lou segne grand de gen de modo
Le vénérable aïeul, d'aucune manière,
Vóu renouncia si vièii modo
Ne veut renoncer à ses vieilles modes.
A troussa lou davans de soun ample capèu
Il a retroussé le devant de son ample chapeau,
E vai couchous querre la fiolo
Et va, en se hâtant, chercher la bouteille.
A mes sa longo camisolo
Il a mis sa longue chemise
De cadis blanc e sa taiolo
De cadis blanc, et sa ceinture,
E si braio nouvialo e si guèto de pèu
Et ses brayes (2) nuptiales et ses guêtres de peau.


Mai pamens touto la famiho
Cependant toute la famille
A soun entour s’escarrabiho…
Autour de lui joyeusement s'agite...
-Bèn ? Cachafió boutan pichot -Si ! vitamen
- Eh bien! Posons-nous la bûche, enfants? - Oui ! Promptement
Tóuti ie respondon - Alégre !
Tous lui répondent - Allégresse!
Crido lou viéi, alègre, alégre !
Le vieillard s'écrie, allégresse, allégresse!
Que Noste Segne nous alégre !
Que Notre Seigneur nous emplisse d'allégresse !
S’un autre an sian pas mai, moun Diéu, fuguen…
Et si, une autre année, nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne soyons pas moins !


E’mplisiènt lou got de clareto,
Et remplissant le verre de clarette,
Davans la bando risouleto,
Devant la troupe souriante,
Éu n’escampo tres cop dessus l’aubre fruchau,
Il en verse trois fois sur l'arbre fruitier,
Lou pu jouinet lou pren d’un caire,
Le plus jeune prend (l'arbre) d'un côté,
Lou viéi de l’autre, e sorre e traire
Le vieillard de l'autre, et sœurs et frères
Entre-mitan, ie fan piéi faire
Entre les deux, ils lui font faire ensuite
Tres cop lou tour di lume e lou tour de l’oustau.
Trois fois le tour des lumières et le tour de la maison.


E dins sa joio lou bon rèire
Et dans sa joie, le bon aïeul
Aubouro en l’èr lou got de vèire :
Élève en l'air le gobelet de verre :
O fio, dis, fio sacra, fai qu’aguen de béu tèm !
O feu, dit-il, feu sacré, fais que nous ayons du beau temps !
E que ma fedo bèn agnelle,
Et que ma brebis mette bas heureusement,
E que ma trueio bèn poucelle,
Que ma truie soit féconde,
E que ma vaco bèn vedelle,
Que ma vache vêle bien,
Que mi chato e minora en fanion tóuti bèn !
Que mes filles et mes brus enfantent toutes bien !


Cachafio, bouto fio ! Tout-d’uno,
Bûche bénie, allume le feu ! Aussitôt,
Prenènt lou trounc dins si man bruno,
Prenant le tronc dans leurs mains brunes,
Dins lou vaste fougau lou jiton tout entié.
Ils le jettent entier dans l'aire vaste.
Veirias alor fougasso à l’oli,
Vous verriez alors gâteaux à l'huile,
E cacalauso dinsl aióli
Et escargots dans l’aïoli
Turta, dins aquéu bèu rególi,
Heurter, dans ce beau festin,
Vin cue, nougat d’amelo e fruecho dóu plantiè.
Vin cuit, nougat d'amandes et fruits de la vigne.


D’uno vertu devinarello
D'une vertu fatidique
Veirias lusi li tres candèlo ;
Vous verriez luire les trois chandelles ;
Veirias d Esperitoun, giscla dóu fio ramu,
Vous verriez des Esprits jaillir du feu touffu ;
Dóu mou veirias penja la branco
Du lumignon vous verriez pencher la branche
Vers aquéu que sara de manco;
Vers celui qui manquera (au banquet) ;
Veirias la napo resta blanco
Vous verriez la nappe rester blanche
Soulo un carboun ardènt e li cat resta mut !...
Sous un charbon ardent, et les chats rester muets !

Nous ne pourrions terminer ce tour d'horizon sans céder la parole à Albert Roux et Albert Hugues qui nous donne quelques précisions sur la pratique de ce rituel dans le parage d'Uzès et du Malgoires (4):
... Alors que dans le Malgoirès c'est au plus âgé à dresser le cacha-fio, c'est au plus jeune de la maisonnée que revient cet honneur dans le parage d'Uzès. S'il en est incapable à cause de son jeune âge, le père ou la mère le font pour lui. La grosse bûche de Noël est arrosée de vin blanc, des miettes de pain et des pincées de sel, sont jetées dans le brasier, ces dernières en disant: « Au nom du Père », une pincée de sel : « Au nom du Fils », une autre pincée: « Au nom du Saint-Esprit » une autre pincée.
Et la famille réunie autour du foyer, crie : Allègre!...


cacho-fio.jpg



Museon Arlaten
Salo calendalo - Ceremoni dou cacho-fio







Du cachofio, il ne reste plus que les bûches de Noël qui vont se parer de leurs plus beaux atours... et nous livreront un véritable plaisir gustatif !


BONNES FETES DE NOEL ET DE FIN D’ANNEE

Cacho-fio mèten
Cacha-fio nous mettons
Cacho-fio paussen
Cacha-fio nous posons
Dieù nous fague la gràci de veùe l’an qui vèn :
Dieu nous fait la grâce de voir l’an qui vient
E se sian pas mai qu'au mens que siguen pas mens !
Et si nous ne sommes pas plus nombreux que nous ne soyons pas moins ! (5)

(1) Le voyage de Thomas PLATTER 1595 - 1599 - Le siècle des Platter II Fayard Mai 2000 - Texte traduit par Emmanuel Le Roy Ladurie et Francine-Dominique Liechtenhan

(2) Mot francisé, fait référence aux braies qui étaient une espèce de large pantalon, serré par le bas.

(3) MIRÈIO, Pouèmo Prouvencau de Frédéric MISTRAL - Notes du chant VII -
La traduction littérale réalisée par Charpentier Libraire-éditeur dans la publication de 1864.

(4) « Folk-lore du parage d'Uzès et du Malgoirés.» publié en 1918 dans le Bulletin de la Société d'Etude de Science Naturelle de Nîmes. Etude ethnographique réalisée sur le territoire de l'Uzège et du secteur de Saint Geniés de Malgoires.

(5) Extrait d’un article intitulé « Noël provençale » - Optima. Hebdomadaire féminin illustré puis Revue féminine 1927

19/04/2010

Lo pin de Nadal - Le sapin de Noël

Gorges du Gardon.jpg

... Dau planasteu onte s'encaissava Gardon - ... Du plateau les gorges du Gardon




Dans la tradition des conteurs occitans de l'Uzège, André Potin nous offre ce texte plein de sensibilité, de poésie amplifiées par la musicalité de la langue occitane.


Avià butat solet sus lo planasteu desert, espossat per lo vent, arrapat ai peiras blancas
Il avait poussé tout seul sur le plateau désert, accroché aux pierres calcaires

mossudas per endrech. grana menuda carrejada aqui per quaqu' agaça raubaira,
que la mousse recouvrait par endroits. Il n'avait d'abord été qu'une graine transportée jusqu'ici par une pie voleuse,

oblidada. Lei sasons avian ritma sa vida ; de côps en idraçant sa rusca e sei agulhas finas,
puis oubliée. Les saisons avaient passé sur lui, tantôt desséchant son écorce et ses fines aiguilles,

Calorassas d'autres côps l'aclapant sota lo pes d'una nèu non costumièra dins aqueu pais.
tantôt l'écrasant sous le poids d'une neige inhabituelle pour le pays.

e freds aviàn pas copat son creis, mas l'aviàn socament arenat, lo forçant de luchar,
Chaleurs et froids n'avaient point arrêté sa croissance mais l'avaient seulement ralentie, l'obligeant à lutter,

corajos e testut. Ara, ben plantat, naut coma un ôma, podià contemplar la vallada en bas
courageux et tenace. Maintenant adolescent, de la hauteur d'un homme, il pouvait contempler la vallée tout au bas

dau planasteu onte s'encaissava Gardon. S'alassava pas de la regarda. Coneissià lo mendre recanton,
du plateau les gorges du Gardon. Il ne se lassait pas de la regarder, connaissant par cœurr.

lei mendres detalhs que s'esclairavan au grand matin e que puei
chaque moindre recoin, chaque colline, chaque maison, qui apparaissaient à ses yeux, tôt le matin, puis

s'avalissiàn a cha pauc dins leis ombras dau clabrun.
se fondaient lentement dans les ombres du soir.

Eriam en decembre. Avià pas fach freg, que de lônga avià regnat de plueja.
Nous étions en décembre. Cette année les pluies avaient duré, repoussant les froids de l'hiver.

Dins la vallada, desempuèi dos mes lei caminieras dau vilatge fumavan. Lei tordres maigrinous
Dans la vallée, depuis longtemps déjà les maisons du village s'étaient mises à fumer. Les tourdres amaigris

èran tornats dei montanhas mai frejas onte la pitança s'amenusava. Aici quauquei gruns
Ici quelques grains étaient arrivés des montagnes plus froides, où la nourriture commençait à se faire rare.

de rasin amoligassits per lei primieras jaladas tremolejavan encara sus lei gavels noseluts e
de raisin, ramollis par les premières gelées matinales, tremblotaient encore, accrochés aux sarments noueux et

desfuelhats. Lei tordres s'en regalavan dins la nebla matinieira ; s'assadolavan en becant
défeuillés. Les tourdres s'en régalaient dans le matin brumeux, picorant jusqu'à s'en rendre saouls

lei grans confits per lo sorelh d'automna.
les baies chargées de sucre.

N'i avià, de côps quei a, campejats per un caçaire, que se veniàn aparar dins sei branquetas
Parfois l'un d'eux, poursuivi par un chasseur venait se poser sur les fines ramures,

ramadas que plegavan sota lo pes.
les faisant ployer sous son poids.

Nôstre pin leis aimava aquelei visitaires de passatge e envejava de devenir pron grand
Notre arbre les aimait ces visiteurs de passage et il rêvait de devenir un jour suffisamment grand

e fôrt un jorn per lei mielh aculhir. Coneissià sei quilats , devinava seis esfralhs sens poder
et fort pour mieux les accueillir. Il connaissait leurs cris, il devinait leurs troubles, sans pouvoir

i parlar coma l'aurià vougut.
leur parler comme il l'aurait voulu.

L'ôme s'aprochèt una matinada mai grisa que leis autras . Lo veiguèt veritablament ,
C'est par une matinée plus froide que les autres que l'homme s'approcha. Il ne le vit vraiment,

sortent de la nebla, quora fuguèt sus eu. Dins lo moviment que faguèt veguèt lusir la lama
émergeant de la brume, que quand il fut sur lui. Au mouvement qu'il fit il vit briller la lame

que l'ôme brandissià.
que l'homme brandissait.

Lo tust dau talhador lo faguèt trantalhar ; tombèt un cort revès d'agulhas finas ;
Le choc du couperet l'ébranla tout entier, répandant tout autour une brève pluie d'aiguilles,

dins la terra lei racinetas s'espeteran.
brisant net dans le sol les fines radicelles.

L'ôme picava totjorn. La susor perlejava sus son front rabinat.
L'homme frappait toujours. Sur son front brun perlaient les gouttes de sueur.

A cada côp mandava un bofe rau que cadançava l'esfôrt.
Il accompagnait chaque coup d'un souffle rauque, bruyant, qui cadençait l'effort.

Vite, en bas dau tôs la plaga se duerbissià, esclatant en estelons lusents, banhats de saba.
Rapidement, au bas du tronc, la plaie s'élargissait éclatant en fibres brillantes mouillées de sève.

I aguèt lèu pus qu'un fin moceu de rusca per religar l'aubre e si rasigas.
Bientôt l'arbre ne fut plus relié à ses racines que par un fin morceau d'écorce.

Doçamenet se clinàt , puèi dins un fible cracinament se cochèt au sôu.
Lentement il s'inclina puis dans un craquement se coucha sur le sol.

Moriguèt pas sus lo côp ...
Il ne mourut pas tout de suite...

Aguèt encara lo temps, carrejat au vilatge, lo monhon de son pè enfonçat dins un ferradàs
Il eut encore le temps, transporté au village, le moignon de son pied enfoncé dans un lourd seau

de terra, enguirlandat de lumets, de veire lusir la jôia dins leis uèlhs deis enfantons,
de terre, couvert de beaux atours et de lumières, de voir la joie briller dans les yeux des enfants,

insensibles à son trepàs.
insensibles à son trépas.

Texte et traduction d'André Potin