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19/04/2010

Lo pin de Nadal - Le sapin de Noël

Gorges du Gardon.jpg

... Dau planasteu onte s'encaissava Gardon - ... Du plateau les gorges du Gardon




Dans la tradition des conteurs occitans de l'Uzège, André Potin nous offre ce texte plein de sensibilité, de poésie amplifiées par la musicalité de la langue occitane.


Avià butat solet sus lo planasteu desert, espossat per lo vent, arrapat ai peiras blancas
Il avait poussé tout seul sur le plateau désert, accroché aux pierres calcaires

mossudas per endrech. grana menuda carrejada aqui per quaqu' agaça raubaira,
que la mousse recouvrait par endroits. Il n'avait d'abord été qu'une graine transportée jusqu'ici par une pie voleuse,

oblidada. Lei sasons avian ritma sa vida ; de côps en idraçant sa rusca e sei agulhas finas,
puis oubliée. Les saisons avaient passé sur lui, tantôt desséchant son écorce et ses fines aiguilles,

Calorassas d'autres côps l'aclapant sota lo pes d'una nèu non costumièra dins aqueu pais.
tantôt l'écrasant sous le poids d'une neige inhabituelle pour le pays.

e freds aviàn pas copat son creis, mas l'aviàn socament arenat, lo forçant de luchar,
Chaleurs et froids n'avaient point arrêté sa croissance mais l'avaient seulement ralentie, l'obligeant à lutter,

corajos e testut. Ara, ben plantat, naut coma un ôma, podià contemplar la vallada en bas
courageux et tenace. Maintenant adolescent, de la hauteur d'un homme, il pouvait contempler la vallée tout au bas

dau planasteu onte s'encaissava Gardon. S'alassava pas de la regarda. Coneissià lo mendre recanton,
du plateau les gorges du Gardon. Il ne se lassait pas de la regarder, connaissant par cœurr.

lei mendres detalhs que s'esclairavan au grand matin e que puei
chaque moindre recoin, chaque colline, chaque maison, qui apparaissaient à ses yeux, tôt le matin, puis

s'avalissiàn a cha pauc dins leis ombras dau clabrun.
se fondaient lentement dans les ombres du soir.

Eriam en decembre. Avià pas fach freg, que de lônga avià regnat de plueja.
Nous étions en décembre. Cette année les pluies avaient duré, repoussant les froids de l'hiver.

Dins la vallada, desempuèi dos mes lei caminieras dau vilatge fumavan. Lei tordres maigrinous
Dans la vallée, depuis longtemps déjà les maisons du village s'étaient mises à fumer. Les tourdres amaigris

èran tornats dei montanhas mai frejas onte la pitança s'amenusava. Aici quauquei gruns
Ici quelques grains étaient arrivés des montagnes plus froides, où la nourriture commençait à se faire rare.

de rasin amoligassits per lei primieras jaladas tremolejavan encara sus lei gavels noseluts e
de raisin, ramollis par les premières gelées matinales, tremblotaient encore, accrochés aux sarments noueux et

desfuelhats. Lei tordres s'en regalavan dins la nebla matinieira ; s'assadolavan en becant
défeuillés. Les tourdres s'en régalaient dans le matin brumeux, picorant jusqu'à s'en rendre saouls

lei grans confits per lo sorelh d'automna.
les baies chargées de sucre.

N'i avià, de côps quei a, campejats per un caçaire, que se veniàn aparar dins sei branquetas
Parfois l'un d'eux, poursuivi par un chasseur venait se poser sur les fines ramures,

ramadas que plegavan sota lo pes.
les faisant ployer sous son poids.

Nôstre pin leis aimava aquelei visitaires de passatge e envejava de devenir pron grand
Notre arbre les aimait ces visiteurs de passage et il rêvait de devenir un jour suffisamment grand

e fôrt un jorn per lei mielh aculhir. Coneissià sei quilats , devinava seis esfralhs sens poder
et fort pour mieux les accueillir. Il connaissait leurs cris, il devinait leurs troubles, sans pouvoir

i parlar coma l'aurià vougut.
leur parler comme il l'aurait voulu.

L'ôme s'aprochèt una matinada mai grisa que leis autras . Lo veiguèt veritablament ,
C'est par une matinée plus froide que les autres que l'homme s'approcha. Il ne le vit vraiment,

sortent de la nebla, quora fuguèt sus eu. Dins lo moviment que faguèt veguèt lusir la lama
émergeant de la brume, que quand il fut sur lui. Au mouvement qu'il fit il vit briller la lame

que l'ôme brandissià.
que l'homme brandissait.

Lo tust dau talhador lo faguèt trantalhar ; tombèt un cort revès d'agulhas finas ;
Le choc du couperet l'ébranla tout entier, répandant tout autour une brève pluie d'aiguilles,

dins la terra lei racinetas s'espeteran.
brisant net dans le sol les fines radicelles.

L'ôme picava totjorn. La susor perlejava sus son front rabinat.
L'homme frappait toujours. Sur son front brun perlaient les gouttes de sueur.

A cada côp mandava un bofe rau que cadançava l'esfôrt.
Il accompagnait chaque coup d'un souffle rauque, bruyant, qui cadençait l'effort.

Vite, en bas dau tôs la plaga se duerbissià, esclatant en estelons lusents, banhats de saba.
Rapidement, au bas du tronc, la plaie s'élargissait éclatant en fibres brillantes mouillées de sève.

I aguèt lèu pus qu'un fin moceu de rusca per religar l'aubre e si rasigas.
Bientôt l'arbre ne fut plus relié à ses racines que par un fin morceau d'écorce.

Doçamenet se clinàt , puèi dins un fible cracinament se cochèt au sôu.
Lentement il s'inclina puis dans un craquement se coucha sur le sol.

Moriguèt pas sus lo côp ...
Il ne mourut pas tout de suite...

Aguèt encara lo temps, carrejat au vilatge, lo monhon de son pè enfonçat dins un ferradàs
Il eut encore le temps, transporté au village, le moignon de son pied enfoncé dans un lourd seau

de terra, enguirlandat de lumets, de veire lusir la jôia dins leis uèlhs deis enfantons,
de terre, couvert de beaux atours et de lumières, de voir la joie briller dans les yeux des enfants,

insensibles à son trepàs.
insensibles à son trépas.

Texte et traduction d'André Potin


17/04/2010

Li merle d'Uzès / Les merles d'uzès

Le patrimoine écrit doit être protégé et valorisé au même titre que le bâti. C’est le sens de la démarche que met en oeuvre Histoire et Civilisation de l’Uzège en publiant les livres présentés dans ce blog :
- Lou parage d’Usès / Le pays d’Uzès, recueil de poèmes du félibre Albert Roux
- Légendes, fantasmes et historiettes de l’Uzège et de la vallée de la Tave recueillis par Albert Ratz (voir bulletin de souscription).
Cette action n’a pu se concrétiser que grâce au concours de Lucie Editions (Directeur Yannick Breton) qui a accepté d’éditer ces ouvrages dans la Collection Patrimoine.
D'autres auteurs comme Emile Brunet, Jules Couderc ou Alfred Méric qui ont écrit au début du XXème siècle, mériteraient d'être mieux connus du public. Le travail ne fait que commencer et doit se poursuivre avec toutes les bonnes volontés afin que le patrimoine littéraire de l'Uzège se perpétue dans le temps.

Pour illustrer à la fois, le félibrige (cher à Albert Roux), les historiettes (mémoire de l'imagination populaire) et Uzès (riche de son passé), je propose la lecture de ce récit de Frédéric Mistral intitulé :

Li merle d'Uzès / Les merles d'uzès

Un matin, au marcat d'Uzès, la femo d'un aucelaire avié mes en vèndo un gabiado de merle.
Un matin au marché d’Uzès, la femme d’un oiseleur avait mis en vente tous les merles contenus dans une cage.
Moussu Bretoun, - un farceiaire, - venguè à passa davans la marchandiso :
Monsieur Breton – Un farceur – vint à passer devant cette marchandise :-
- Tè! vaqui de bèu merle ! ... Quau saup quant li vènd !
- Tiens, voilà de beaux merles ! Qui sait combien elle les vend !
- Quant li vènde, Moussu ? ... Oh! tenès, pas que vint sòu.
- Combien je les vends, Monsieur ? ...oh ! tenez, pas plus de vingt sous.
- Vint sòu ? aco 's pas car, diguè Moussu Bretoun, e subre-tout s'es de merle d'Uzès.
- Vingt sous ? ce n’est pas cher, dit Monsieur Breton et surtout si se sont des merles d’Uzès.
- Coume d'Uzès! adounc fai l'auceliero, de tout segur es de merle d'Uzès ...
- Comment d’Uzès ! alors donc fait l’oiselière, bien sûr, ce sont des merles d’Uzès...
- La femo, vès, fasès bèn atencioun : vous demande se soun d'Uzès ...
- La femme, faites bien attention : je vous demande s’ils sont bien d’Uzès ...
- Moussu, poudès coumta que soun d'Uzès. Moun ome, vous responde, lis a tòuti cassa dins lou terraire ...
- Monsieur, vous pouvez être sur qu’ils sont d’Uzès. Mon mari, je vous assure, il les a tous chassé dans la région.
- Oh ! dòu rèsto, se soun d'Uzès o noun, acò sara lèu vist. Vous n'en vau croumpa un ; e, s'es d'aquéli que vourriéu, s'es un merle d'Uzès, ièu vous li croumpe tòuti ... Vaqui vint 'sòu.
- Oh ! qu’ils soient d’Uzès ou non, ce sera vite vu. Je vais vous en acheter un ; et, c’est celui là que je voudrais, si c’est un merle d’Uzès je vous les achète tous... Voici vingt sous.
E l'auceliero duerb la gàbi. Moussu Bretoun pren un di merle, e'm'acò, adrechamen, tout en lou masentant e fasènt semblant de rèn, fai avala à l'aucèu uno peceto d'or.
Et l’oiselière ouvre la cage. Monsieur Breton prend un des merles, alors, adroitement, tout en le maintenant et faisant semblant de rien, il lui fait avaler une piécette d’or.
- En efèt, dis, a bèn tout l’èr d'èstre d'Uzès... Mais 1'anan encaro miéus vèire.
- En effet, dit il, il a bien l’air d’être d’Uzès... Mais nous allons encore mieux le voir.
E jito au sòu lou pauvre merle. Quand l'a tua, lou duerb emé soun coutèu, e, - vesès lou cop de tèms, - dins lou gava ié trovo uno peceto de dès franc !
Et il jette au sol le pauvre merle. Quand il l’eut tué, il l’ouvre avec son couteau et, miracle, dans son estomac il trouve une piécette de dix francs !
- Aquéu es bèn d'Uzès, dis, vaqui lou louvidor.
- Celui là est bien d’Uzès, dit il, voilà un louis d’or.
E l'empocho... La marchando, councevès, èro aqui, esbalauvido.
Il l’empoche…La marchande, vous vous en doutez, en resta bouche bée.
- Eh ! bèn coumaire, parèis que soun d'Uzès...
- Eh bien, ma chère, il parait qu’ils sont d’Uzès...
An ! sias pas messourguiero. A vint sòu, vous li prendrai tòuti.
Allons, vous n’êtes pas menteuse. A vingt sous, je vous les prendrai tous.
Mai l'auceliero, alor :
Mais l’oisellière, alors :
- Escusas, noun ! ... Moussu, aro que ié sounge, me lis an retengu, pode pas n'en mai n’en vèndre... Nàni, vesès, vous n'en vènde plus gens...
- Excusez, non ! ... Monsieur, maintenant que j’y pense, on me les a retenu, je ne peux pas en vendre davantage...Non, voyez, je ne vous en vend plus....
- Sara coume
voudrés, Moussu Bretoun respond.
- Ce sera comme vous voudrez, répond Monsieur Breton
Sèmblo, pamems, que quand avès fa 'n pache...
Il me semble tout de même, que nous avons passé un accord...
Mai sènso l'escouta, esperdudo, abrasamado, deja la femo avié pres la gàbi e vira lou cantoun.
Mais sans l’écouter, éperdue, embarrassée, déjà la femme avait pris la cage et s’était enfui du lieu.
A la proumiero androuno ounte se trouvè soulo, s'arrestè.
A la première ruelle où elle se trouva seule, elle s’arrêta.
- Un pau vèire, dis, se soun touti d'Uzès... E moun viedase d’ome que sabié pancaro acô ! ...
Je vais un peu voir s’ils sont tous d’Uzès...Et mon imbécile d’homme que ne savait pas encore cela !...
Afeciounado, aganto un di merle, 1'estrang1o vitamen, ié crèbo lou gava' mé si cisèu... Mai de peceto d'or, bernico !
Avec engouement, elle attrape un des merles, l’étrangle promptement, lui crève l’estomac avec ses ciseaux.... Mais de piécette d’or, rien !
- Tu, dis, siès pas d'Uzès, coudoun !
- Toi, dis moi, tu n’es pas d’Uzès, couillon !
Afiscado que mai, n'escano un autre, ié tranco lou peirié... Mai de peceto, bst ! pas mai que sus lou nas.
Plus empressée que jamais, elle en étrangla un autre, et lui trancha l’estomac...Mais des piécettes, bernique ! pas plus que sur le nez.
- Tu, siés mai pas d'Uzès, dis, au diable !
- Toi aussi, tu n’es pas d’Uzès, dit elle, va au diable !
Alucrido, zôu mai, estoufo un autre aucèu, i' esfato lou gresié... Mais de rousseto, nado! n'i'a pas cap !
Intéressé, à nouveau, elle éttouffe un autre oiseau, et lui met le gésier en morceaux...Mais des pièces d’or, aucune ! Il n’y en a point !
- Avalisco !
- Au diable !
E ansin, à-de-rèng, la bono femo aferounado tuè touti li merle, fin que d'un. E quand aguè tout mourfi e que veguè, doulènto, aquéu massacre d'aucelun :
Ainsi, au fur et à mesure, la bonne femme toute excitée tuait tous les merles jusqu’au dernier. Et quand elle eut tout tué et qu’elle vit, affligée, ce massacre d’oiseaux :
- Ai! Lasseto ! diguè, se fau pas èstre malurouso !
- Hélas ! Pauvrette ! dit elle, s’il ne faut pas être malheureux !
Sus touto la gabiado n'i’en avié qu'un d'Uzès, e vau lou vèndre per vint sòu !!
Sur toute la cage, il n’y en avait qu’un d’Uzès et je vais le vendre pour vingt sous !!er vint sòu !!

Moussu Bretoun èro eilalin que se tenié li costo.
Monsieur Breton était là bas au loin qui se tenait les côtes.

Frédéric MISTRAL
(Armana. Prouvençau. 1867)

Le poète Mistral.jpg


Ce récit a été publié dans l'Armana. Prouvençau de 1867. Il est extrait de l'ouvrage :
"Les contes provençaux : contes, récits, fabliaux, sornettes de ma mère l'oie, légendes, facéties, devis divers."
Cette œuvre de F. Mistral est disponible dans son intégralité sur le site Gallica (Bibliothèque nationale de France)

Frédéric Mistral est venu présider les fêtes félibréennes qui se sont déroulées à Uzès en août 1892.
Traduction Bernard MALZAC avec la collaboration d’André POTIN