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19/04/2010

VALLABRIX, un village en Uzège

Au pied de la colline du Brugas, au long de la dépression où coule l'Alzon qui file vers le val d'Eure, dominé par les hauteurs calcaires des garrigues, Vallabrix est un petit village de 350 habitants qui s'allonge au soleil avec ses deux visages : à l'est, le vieux village avec ses maisons serrées et les vestiges de son passé, à l'ouest, les nouvelles demeures, claires, entourées de terrains qui, fort heureusement, ont su conserver les murets à pierre sèche des anciennes « paran ». (1)
Son nom viendrait-il d'un nom d'homme gaulois Volo et de Briga: hauteur fortifiée ? (diction-naire des noms de lieux de France (Dauzat et Rostaing) ou du latin volutabrurn : auge, bourbier avec le suffixe icum comme le pense E. Negre ? Difficultés des noms de lieux !
Au Moyen-âge, il était l'un des 13 fiefs nobles du château d'Uzès. Raymond VI de Toulouse reçut, en 1209, de l'évêque, seigneur d'Uzès, le Castrum de Valabricio, après la réconciliation avec le pape.
Mais, dès la préhistoire, les premiers occupants s'étaient installés sur les pentes du Brugas (2). Ils y ont vécu, travaillé et laissé au fond des « baumo » leurs témoignages et leurs secrets.
L'exploitation industrielle moderne des ressources du Brugas (extraction de quartzite d'abord, pour la fabrication des aciers spéciaux et aujourd'hui, exploitation des sables sous-jacents) n'a pas laissé le temps aux archéologues de tout découvrir.
Pourtant, il y avait là, une dizaine d'abris sous roche et une longue implantation des peuples préhistoriques.
Dès 1974, un ouvrier de carrière, avait trouvé une belle hache polie qui fit naître de grands espoirs. Un abri hâtivement fouillé fit apparaître des silex taillés d'âge moustérien.
L'abri n° 7 « joyau préhistorique de l'Uzège » (A .Ratz) fouillé en 1980, a révélé un travail remarquable de la céramique : tessons de vases carénés. Les motifs décorant leur col étaient uniques dans le chalcolithique du Midi, fragments de coupes polypodes rares ailleurs (brûle-parfums? objets de culte?) et aussi une trompe (3) qui reste marquée de l’empreinte des doigts du potier et sonne encore le « do » grave. Instrument des plus anciens connus et quasiment unique.

Dessin de la Trompe réalisé par Albert RATZ.jpg






Dessin de la Trompe réalisé par Albert RATZ









Mais les métaux étaient aussi travaillés au Brugas. En 1978, une oxydation colorant un os de mouton, révéla la présence de cuivre.
En 1979, une hache en cuivre et un mystérieux «burin» rare et au rôle inconnu ... (outil ?) étaient prometteurs .... La série des trouvailles était ouverte : épingles, poignards, perles, hache plate, alènes à section carrée ou alènes bi pointes plus rares, étaient tous de facture Fonbuxienne. Cette activité chalcolithique fut mise à jour par une fouille de sauvetage rapide avant l'avancée des bulldozers.
Le Brugas a t-il recélé une fonderie locale ? L'état des objets trouvés laisse supposer une avance technique en ce lieu.
L’exploitation industrielle moderne est elle un trait d’union avec la préhistoire ?

La civilisation gallo-romaine a marqué la plaine de son empreint : cols d'amphores et tessons ont souvent été remontés en surface par le labour des agriculteurs. Des urnes contenant des ossements ont été signalées çà et là. Une stèle du IIème siècle est exposée dans la salle du conseil de la Mairie.
La stèle présente, en particulier, un tonneau et plusieurs maillets ou marteaux : attributs d'un tonnelier. Cette belle pièce évoque, peut-être, la vocation vinicole de l'Uzège.

Stéle funéraire de tonnelier.jpg







Stéle funéraire de tonnelier









L'histoire de Vallabrix ne manque pas d'être liée aux invasions sarrasines par la mémoire populaire qui n'a cessé de signaler la présence, sur le terroir, d'une chapelle dédiée à Sainte Victoire et Sainte Brune, en reconnaissance d'une victoire remportée sur les Sarrazins qui avaient livré bataille, en 737, dans le quartier de Lussan à Vallabrix. Battus par les armées de Charles Martel, ils se seraient réfugiés sous un rocher au-dessus duquel fut bâtie la chapelle.
Souvent recherchée ... jamais retrouvée, peut-être serait-ce autour d'elle que se serait construite l'église romane signalée dans les guides locaux comme monument du IXème et du XIème siècle.
Pour arriver à l'église, nous suivons la grand-rue et remarquons, entre les maisons François et Bonnaud, deux fragments de murs épais: Ce sont les vestiges du rempart démoli ici volontai-rement pour« ouvrir un chemin plus court pour se rendre à l'église » (délibération municipale du 4 février 1791).Car Vallabrix avait un rempart en 1791, « déjà démoli en plusieurs endroits ». C'était un quadrilatère d'énormes murailles dont il reste - presque entier- le mur Est limité par deux tours, dont l'une à moitié démolie. Au Sud, quelques traces entre le jardin public et la maison voisine. Ailleurs, les repères ne sont que des bribes, mais il est possible que deux autres tours aient été présentes à l'Ouest ? Où se trouvait l'entrée principale ? Ce rempart englobait la maison seigneuriale « Le Château » et ses dépendances : remises, magnanerie, et pigeonnier (devenu une maison d'habitation qui a conservé ce nom), un bâtiment du XVIème siècle, devenu école primaire publique, l'église, mais par contre, peu de maisons. Ce rempart était-il seulement une défense pour le château qui pouvait abriter les habitants en temps de crise ? Date-il du XIVème siècle élevé contre les routiers qui, à cette époque- là ravagèrent Verfeuil, furent présents sous les murs d'Uzès et campèrent à St- Quentin ? Est-il plus ancien ? La question est posée.

Eglise de Vallabrix.jpg



Eglise de Vallabrix







Nous arrivons à l'église, dédiée à St Etienne. Ce bâtiment paraît immense pour un si petit village. Mais l'église romane du XIème siècle était bien plus restreinte. Elle a presque doublée en 1856, le catholicisme progressant sous le second empire.
L'édifice roman avait une nef centrale et des bas cotés sur les voûtes desquels on peut encore voir les traces des doubleaux romans, disparus lors de l’agrandissement, ainsi que deux gros piliers centraux séparant les travées. A leur place s'étend, entre les 2 piliers restants (peut-être renforcés) un arc surbaissé très allongé et peu élégant.
Le chœur et les autels latéraux romans n'existent plus. Les fenêtres (sauf la première, coté Sud, près de l'entrée) et la rosace ont été agrandies. Le porche date de 1857, beau travail d'imitation. Le clocher est plus récent que l'église (XVème ?). Il a été surélevé au XIXème siècle pour pouvoir loger la grosse cloche dont Mme Foussat était la marraine. Comme elle, elle s'appelle Ursule et porte l'inscription « vox domini in virtute» (4)
Dans un campanile léger, sonne, aujourd'hui, la petite cloche.
A l'intérieur, quelques tableaux : une crucifixion, la lapidation de St-Etienne, le serpent d'airain, (copie du tableau de Rubens) et du mobilier du XVIème sont aussi à voir.
Tout près de l'église la maison seigneuriale dont Mr Gouffet est l’actuel propriétaire. Sur la place, la porte d'entrée, surmontée du blason martelé à la révolution, s'ouvre sur une petite cour intérieure. A droite, un puits, source de toutes les légendes : veau d'or, chèvre d'or, souterrain reliant Uzès à Vallabrix !! Le village savait bien avoir les siennes ! Mais c'est la magnifique façade Renaissance (5) qui force notre admiration, avec ses fines sculptures. Rinceaux, feuillages, visages s'y succèdent autour des fenêtres transformées et du blason là aussi martelé. C'est, sans doute, du temps des Bargeton que ce beau travail a été commandé.

Façade de l' ancien château de Vallabrix.jpg




Façade de l' ancien château de Vallabrix







Après avoir eu dans le temps, de nombreux coseigneurs, la seigneurie de Vallabrix a été achetée, en 1536, par Mathieu de Bargeton. C'est l'une de ses descendantes qui, en 1732, épousera Gaspard d'Arnaud, fondant la famille d'Arnaud de Valabrix. Leur petit- fils, deviendra maire et sous-préfet d'Uzès sous la Terreur Blanche. C'est lui que la complainte populaire désignera comme : lou bregan de Vallabrix, parce qu'en observant, satisfait, des fenêtres de son hôtel (aujourd'hui hôtel de La Rochette), les fusillades sur l'esplanade, il se serait écrié « La Restauration est en marche ». Revenons à notre château, et jetons un coup d'œil sur la tour Nord Est bien conservée, certainement abaissée à la révolution, elle conserve en sa partie basse une archère canonnière.
Nous n'avons pas manqué d'aller jusqu'au lavoir qui reçoit une eau claire de la source condamine où, autrefois, on allait chercher l'eau fraîche et faire boire les chevaux. L'abreuvoir est encore là et le fronton triangulaire semble nous parler du XVIème siècle.
Le lavoir avec son grand bassin et ses bassins de rinçages, où coule une eau limpide, a été construit en 1858 et restauré récemment : pierres apparentes et belle charpente en bois, à l'image de l'ancienne. Il ne joue plus son rôle de lieu de rencontre et de papotage mais conserve sa fraîcheur et sa beauté.
La visite s'achève. Beaucoup de découvertes seraient encore à faire dans ce village.
A t-il voulu protéger son site et ses richesse ? On a toujours parlé du Castellas perché sur le Brugas. Pour les uns, un énorme rocher, mais des vieux .... vieux, y avaient découvert quelques rangs de gros blocs formant murets. Etait-elle là cette hauteur fortifiée ? D’où la vue communique avec les châteaux de Masmolène et de la Bastide d’Engras. Site stratégique !
Et quand à ses pieds on apprend que s'étend le quartier de la Gardiole : qui gardait quoi ? On peut se poser bien des questions !
Vallabrix, avec ses vieilles pierres, ses maisons rousses, quelques révélations et quelques hypothèses, un peu de légende, beaucoup de questions, nous a montré une partie des souvenirs de son passé.

Article rédigé par Odile Valette

(1) "La parra serait à l'origine une surface de parc, destinée à être fumée, et elle serait de ce fait temporairement improductive. Le mot appartiendrait au vieux fonds pastoral indo-européen. Il est d'ailleurs resté vivace dans les régions pastorales, comme le causse du Larzac, ainsi que nos exemples l'ont montré. La terre improductive est dite réservée et n'est donc pas soumise à la perception d'un droit sur les récoltes (le quint). Théoriquement, c'est un état provisoire de la terre, avant sa transformation en champ, pré, jardin, vigne ou chènevière. La parra se serait rapidement fixée, devenant alors productive, mais continuant de ne pas payer le droit sur les récoltes."
Extrait d’un article - La parra(n) - de Jean DELMAS Directeur des Archives départementales de l'Aveyron. Lien des Chercheurs Cévenols n°112 6- Janvier-mars 1998

(2) Quartier dont la toponymie est issue de l’occitan bruga : bruyère

(3) La trompe a mise en dépôt au musée d’Uzès par M. Vaton en janvier 1996 (Bulletin HCU n° de janvier 1996) et a été reprise en 1997 pour être vendue au musée des Antiquités nationales à Saint-Germain en Laye (Information communiquée par Mme Chimier, Conservatrice du Musée d’Uzès)
A lire : La mémoire du Montaigu - Archéologie d’une micro-région en Languedoc oriental par Albert Ratz
Voir la trompe sur le site de l'agence photographique de la Réunion des musées nationaux : http://www.photo.rmn.fr/cf/htm/CSearchZ.aspx?o=&Total=174...

(4) Cette citation latine, extraite du psaume 29 - 4ème alinéa, est complétée par : vox domini in magnificentia, ce qui peut se traduire par : La voix du Seigneur est puissante, la voix du Seigneur est majestueuse. En France, cette inscription est gravée sur plusieurs cloches d’édifices religieux.

(5) A l'origine, cette façade de l'ancien château se trouvait sur la place du village. Elle a été déplacée et remontée au fond de la cour à la fin du 19e ou au début du 20e siècle. Il s'agit d'une façade Renaissance de la fin du 16e siècle. Elle est composée d'un fronton avec des frises et corniches très ouvragées, de six pilastres surmontés de chapiteaux corinthiens.
Elle est inscrite à l’inventaire des Monuments Historiques par arrêté du 31 octobre 1997 (Inscription au Journal Officiel n°82 du 7 avril 1998 - page 5402)


Commentaires Bernard Malzac
La carte postale de l'église de Vallabrix est publiée avec l'aimable autorisation de Mr Jacques Roux, correspondant Midi Libre à Uzès