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19/04/2010

Patrimoine rural : une visite de Saint-Hippolyte-de-Montaigu

Dimanche 28 septembre 2008, la sortie de H.C.U. à a été une première. Dans le passé, les (rares) excursions dans le plus petit village de l'Uzège (env. 220 hab.) s'étaient principalement contentées d'une visite de son église romane dont notamment l'abside présente quelques intéressants aspects d'histoire architecturale. Mais, jusqu'ici, en l'absence d'une documentation cohérente, aucune visite complète du village n'avait encore été entreprise.

Georges Fabricius, habitant du village et adhérent de H.C.U., a relevé le défi et a mené des recherches historiques approfondies sur Saint-Hippolyte-de-Montaigu qui paraîtront prochainement en forme de livre (avec le soutien de H.C.U.). Tout naturellement, H.C.U. a demandé à M. Fabricius d'organiser et d'animer une première visite intégrale du village.

Au départ du parking derrière la nouvelle mairie où on s'était rassemblé, le groupe d'une vingtaine de passionnés d'histoire a exploré le village. La paroisse et le village de Saint-Hippolyte-de-Montaigu sont en effet riches de dix siècles d'histoire.

Le ruisseau qui traverse le village, est aujourd'hui enjambé par le pont de la R.D. 982. En contrebas de celui-ci se trouve l'ancien passage à gué, un élément d'importance pour comprendre l'évolution du vieux centre-village : dans les temps peu sûrs, jusqu'à la fin du 17e siècle, son noyau historique fut en effet entièrement entouré d'un mur d'enceinte dont nous avons encore pu repérer quelques parties restantes en haut du passage à gué. Le village même n'était accessible que par deux portes, dont l'une à l'ouest (côté Uzès), l'autre à l'est (côté Bagnols). Le trafic de transit devait contourner le village au sud ; puis traverser, au passage à gué, le ruisseau qui, dans ces temps-là, avait le triple de son débit d'aujourd'hui ; pour ensuite regagner l'ancien "chemin des diligences" direction Bagnols-sur-Cèze. Ainsi, le village ne prévoyait pas de traversée rectiligne à l'intérieur de son enceinte. Par conséquent, les travaux sur la départementale dans l'agglomération furent un défi majeur, qui se terminait par l'achèvement du pont routier en 1762.

Un des buts de la visite ayant été de faire revivre la vie rurale d'antan, le tour comportait de nombreuses entrées dans des terrains privés, avec l'aimable autorisation des propriétaires.

La première halte fut au bâtiment de l'ancienne mairie, construit en 1880, et qui abritait également l'école communale de 1880 jusqu'en juillet 1961. S'il n'est pas inhabituel dans les petits villages de voir mairie et école communale dans un même bâtiment (de nos jours, on peut toujours voir cela à Flaux), la particularité de Saint-Hippolyte-de-Montaigu était que les deux se partageaient une même salle ! Elle était seulement divisée par une demi-cloison, peut-être pour permettre d'avoir un chauffage en commun. En entrant, à gauche, se trouvait la salle de classe avec les bancs des écoliers et le bureau de l'institutrice ; de l'autre côté de la demi-cloison, mais accessible par une entrée séparée à droite, se trouvait le local de mairie. Le premier étage comprenait le logement de l'institutrice ; l'agencement original du bâtiment présentait ainsi la particularité d'avoir une belle cheminée en pierre au premier étage mais aucune au rez-de-chaussée. La salle de classe / salle de mairie au rez-de-chaussée fut chauffée par un poêle en fonte rond qui se trouvait du côté de la salle de classe ; tous les matins, deux écoliers étaient chargés, à tour de rôle, d'allumer le poêle. Le tarif de l'éducation, au 19e siècle, était de 2 Frs par écolier ; et en hiver, ceux-ci devaient apporter des bûches de bois pour chauffer la classe.

De l'autre côté du pont déjà mentionné, se trouvait ce que M. Fabricius appelait en plaisantant "Saint-Hippolyte la commerçante". En effet, jusque dans les années 1930, tous les commerces si typiques de nos villages d'antan étaient présents : nous voyions ainsi l'ancienne forge ; le site de l'ancienne boulangerie/épicerie avec bureau de tabac ; et les deux anciens cafés, jadis véritables centres de la vie sociale villageoise. Ensuite, la cerise sur le gâteau : la visite de la ferme Mignon, dont l'agencement et même une partie du mobilier étaient à l'état authentique et inchangé de 1900. Plafond voûté, dallage original : quel régal … Les propriétaires, M. et Mme. Charles Mignon, nous ont même ouvert les portes de leur petit musée privé d'outils agricoles et d'ustensiles ménagers ; on y voyait entre autres une authentique baratte.

Saint Hyppolite de Montaigu Puits communal.jpg






Saint Hyppolite de Montaigu Puits communal









Le tour du village fut complétée par la visite de deux puits, tous les deux en parfait état : le puits communal avec son mécanisme à manivelle et son abreuvoir, et le puits privé de M. Roger Guet qui est le puits le plus ancien du village et dont la silhouette rappelle la forme d'une capitelle. Pour la petite histoire, l'eau courante n'étant arrivée qu'en 1968 à Saint-Hippolyte-de-Montaigu, le puits communal était à usage commun mais les propriétaires avaient également des puits privés sur leurs terres.

Saint Hyppolite de Montaigu - Un puits privé.jpg







Saint Hyppolite de Montaigu - Un puits privé









Enfin, l'église, de style roman tardif du 12e siècle, est certainement le principal joyau de l'histoire architecturale du village. Elle fut assez probablement, à l'origine, la chapelle d'un couvent. À première vue, elle se présente de façon assez sobre : une nef unique sans bas-côtés, de trois travées prolongées d'une abside en hémicycle. La nef, sur un axe général est-ouest, mesure 12,90 m de longueur et 5,40 m de largeur. Il n'y a pas de transept. Il faut regarder de plus près pour découvrir les beautés de cette petite église :

À l'extérieur d'abord, on note la façon très particulière d'exécution de la partie haute de l'abside : construite en hémicycle, sa toiture est supportée par une corniche couverte de lauzes ; la corniche s'appuie sur des corbelets ou modillons (pierres de support en saillie) sculptés.

Abside de l'église de Saint Hyppolite de Montaigu 2008.jpg







Abside de l'église de Saint Hyppolite de Montaigu











Saint Hyppolite de Montaigu Détails de la corniche de l'abside.jpg




Saint Hyppolite de Montaigu Détails de la corniche de l'abside







À l'intérieur ensuite, on note que la nef est couverte d'une voûte en berceau exécutée en pierres, et supportée par trois arcs doubleaux en plein cintre (dont deux sont visibles ; le troisième se "cache" sous la construction de la tribune). De telles voûtes en pierre furent introduites au 12e siècle, en premier lieu pour remplacer les toitures en bois et pour ainsi réduire les risques d'incendies. Une telle voûte étant considérablement plus lourde que les anciennes constructions en bois, les seuls murs latéraux, pourtant épais de 90 cm, auraient été trop faibles, ce qui nécessitait l'appui de quatre contreforts extérieurs (côté nord) pour compenser l'énorme descente de charge supplémentaire en verticale et en oblique qui en résultait. Tout ceci sont des éléments qui permettent à l'historien de dater l'église plus précisément.

L'église étant placée sous le vocable de Saint Hippolyte, on distingue, derrière le maître-autel, un grand tableau de Saint-Hippolyte. Notre guide nous apprenait que Saint-Hippolyte-de-Montaigu doit son nom à un martyr du 3e siècle, Hippolyte de Rome (170 - 235). Grand théologien, et un des premiers commentateurs chrétiens de la Bible, mais très conservateur, il entra en conflit avec les dirigeants de l'Église de l'époque et fonda une communauté dissidente. Enfin, au cours des persécutions systématiques des chrétiens dans ces premiers temps du christianisme, il fut déporté aux mines de Sardaigne, puis exécuté (écartelé par quatre chevaux).

Nous tiendrons à remercier les propriétaires des terrains privés, de leur aimable autorisation d'entrée et du gentil accueil qui nous a été réservé : Grands mercis chaleureux à Mme. Emma Pickles (propriétaire du bâtiment de l'Ancienne Mairie) ; à M. et Mme. Charles Mignon ; à M. et Mme. Josian Guet (propriétaires du terrain sur lequel se trouve l'extérieur de l'abside de l'église) ; et à M. Roger Guet.

La parution du livre de M. Georges Fabricius, "Saint-Hippolyte-de-Montaigu en Uzège", truffé de détails et d'anecdotes, est prévue pour décembre 2008. Il sera distribué par H.C.U., et il sera également disponible à la mairie de Saint-Hippolyte-de-Montaigu.

Le Priape d’Aureilhac - Conférence d'Alain GAS

Samedi 20 septembre 2008, après la cérémonie de réception et du classement au titre des Monuments Historiques de la statue du Priape d’Aureilhac, Alain Gas (1) a proposé une conférence sur le thème : " Priape, des rituels ancestraux aux fantasmes intemporels "
Avec son aimable autorisation, nous vous présentons l’intégralité de son intervention :

1 - Cette exhumation d'une statue romaine à Aureilhac par Monsieur Mercier, cela faisait longtemps que mon ami Bernard Dortindeguey m'en avait parlé. Le fait qu'il s'agissait d'un "Priape" ne pouvait qu'exciter l'imagination. De fait, je m'attendais naïvement à voir une sculpture montrant un adolescent nu, exhibant un sexe surdimensionné, comme il y en a dans les boutiques de Grèce pour appâter les touristes. Surprise de découvrir une statue grandeur nature représentant un personnage aux allures de notable.
Les "notables" dignement vêtus étaient nombreux dans notre région romanisée. Ils habitaient Nemausus (Nîmes), ville majeure de la province Narbonnaise, transformée en copie de Rome à l'époque augustéenne, en même temps qu'Arelate (Arles), et, peut être (sur un mode plus mineur), qu'Uzetia (Uzès). Les riches gallo-romains occupaient aussi des domaines campagnards qui furent souvent à l'origine des villages qui se développèrent au lendemain de l'an Mil (ainsi d'Aureilhac et d'Arpaillargues).
Rejoignant Clermont où il allait être promu évêque, Sidoine Apollinaire traversa notre pays en 465, alors que l'empire déclinait. Il fit une description élogieuse des domaines de Vorocingus et de Prusianum où il fit étape : "Les collines qui s'élèvent au-dessus des maisons sont cultivées en vignes et en oliviers (...) L'une des demeures a vue sur un paysage plat et ouvert, l'autre sur les bois ; mais leurs sites n'en procurent pas moins un égal plaisir (...) La rivière coule à égale distance entre les deux maisons (...) elle coule sur un lit transparent, calme, plein de cailloux, non sans être pour autant riche en poissons délicieux". La rivière, c'était notre Gardon... sur les rives duquel les vestiges gallo-romains pullulent. Si aucun de ceux-ci n'attestent les villae dont Sidoine a parlées, il est possible de les situer du côté de Russan, de Brignon (dont l'oppidum, "Briginn", est attesté) ou de Maruéjols (dont le nom gaulois signifie "la grande clairière").
Aux lisières des garrigues, le bassin alluvionnaire de la Gardonnenque et celui de l’Uzège ressemblent à une "Terre promise" qui n'attendirent pas les Romains pour être exploités. Les fascinantes statues-menhirs que l'on a déterrées, en même temps que les céramiques ou les statues de l'Antiquité - à l'époque des premiers labours profonds - démontrent que des sociétés humaines se sont épanouies ici, depuis au moins cinq mille ans. Les Romains y sont arrivés au II° siècle avant notre ère. "Arrivés" plutôt qu'ils n'ont conquis : autant qu'en Campanie ou en Toscane, les Romains étaient ici chez eux, dans une "Gaule" typiquement méditerranéenne et déjà fortement hellénisée.
Ce territoire entre mer Méditerranée, vallée du Rhône et montagnes cévenoles a, de tous temps, était un espace de rencontres. Si la "renaissance" qui engendra la modernité occidentale a rimé chez nous avec une "réforme" qui s'est plus communément implantée dans l'Europe septentrionale (le calvinisme), les raisons en sont multiples. La première est sans doute à chercher dans une vocation multiséculaire de brassages culturels et intellectuels qui, très longtemps, s'est articulée autour de questions religieuses. Dans cet esprit, nous ne sommes nullement surpris de voir surgir près d'Aureilhac - hameau dont le nom atteste l'origine gallo-romaine, développé autour d'une admirable église romane anciennement fortifiée - une divinité païenne importée d'Asie mineure : Priape.

2 - Les Romains ont développé des capacités techniques exceptionnelles, en quoi ils sont nos ancêtres directs. Leur culture lettrée, leurs valeurs spirituelles, ils les devaient aux apports orientaux, grecs notamment. Priape est parvenu chez eux dans le sillage des divinités mythologiques et olympiennes, parmi lesquelles Zeus, le tout puissant, Dionysos - son fils, dieu des plaisirs - et Aphrodite - la déesse de l'amour -, romanisés en Jupiter, Bacchus et Vénus.
Priape aurait été le fils d'Aphrodite... Mais la trop belle déesse était frivole : qui fut donc le père ? Voici une question récurrente qui, jusqu'à l'invention de la pilule contraceptive et la détection de l'A.D.N., a continuellement tourmenté les hommes-mâles. Ne cherchez pas ailleurs le pourquoi de la soumission à laquelle furent maintenues les femmes depuis l'origine de l'Humanité ! Aphrodite - on s'en serait douté - ne put se soustraire aux étreintes de Zeus qui, pour trôner divinement sur un nuage, n'en devenait pas moins très viril dès qu'il mettait pied à terre. Aphrodite, aussi, fit une escapade - évidemment amoureuse - avec ce débauché de Dionysos. La question de savoir qui de Zeus ou de Dionysos fut le papa de Priape n'a jamais été tranchée. Et Priape ayant été pétrifié - comme on le vérifie à Aureilhac -, on ne le saura jamais : son A.D.N. est à jamais perdu (et les A.D.N. de Zeus et de Dionysos de même, à jamais évaporés dans les nuées) ! Ce qui est sûr, c'est que cet enfant naquit sous le signe d'une terrible malédiction. La cause, ici encore, est d'une banalité extrême : la jalousie. Héra, épouse perpétuellement trompée du surpuissant Zeus, aurait jeté un mauvais sort sur le divin bâtard : il apparut au grand jour laid et difforme. Si répulsif que la belle Aphrodite l'abandonna à des bergers.
Difforme, Priape l'était par la partie habituellement cachée du corps : le sexe qui, chez lui, prit des proportions considérables et ne tarda pas à se stabiliser dans un état qui chez l'homme-mâle normal n'est qu'éphémère - trop éphémère, hélas ! - : le pénis de Priape était en érection permanente.
Ainsi fut-il très naturellement promu dieu de la fécondité. Fécondité et fertilité : les qualités que les humains ont toujours privilégiées dans leurs requêtes aux divinités... Même les Chrétiens qui, avant de songer au Royaume du Très-haut, se souciaient d'abord de leurs intérêts terrestres, allant processionner au nom de tous les saints – ces saints qui n'étaient que les divinités païennes christianisées... ces saints que Calvin prit soin de renvoyer au rayon des superstitions.

3 - Dupliqué à l'infini par les sculpteurs, Priape - statufié - vint se poster en gardien et en fécondateur des jardins et des propriétés agricoles, aux quatre coins de l'empire romain, y compris à Arpaillargues et Aureilhac. Avec sa dégaine pas très catholique - et pas très olympienne, non plus -, ce Priape assumait, en vérité, une fonction noble entre toutes : "que vos récoltes soient bonnes”... ”Et vos épouses fécondes”, doit-on certainement comprendre, étant supposé que des statuettes de Priape devaient trôner dans les chambres nuptiales.
Priape se rattache donc à des cultes aussi primordiaux qu'archaïques. Pas si “archaïques” que cela puisqu’avec son phallus dressé, il appartenait à la deuxième génération des divinités. Quand le principe mâle prit le dessus par rapport au principe féminin qui, naturellement, semble avoir été premier. Priape a pris la relève des déesses-mères, garantes originelles de la fécondité. Ces déesses qui n'avaient plus leur place dans les sociétés terriblement machistes de
Moyen Orient et du bassin méditerranéen (côté gaulois et celte, les mâles ne devaient guère être plus tendres avec les femmes !). Déesses que, précédemment, on allait honorer près des sources et que des représentations tardives restituèrent de la même façon que le Priape d’Aureilhac : soulevant leur jupe pour dévoiler l’Origine du monde, ainsi de l’Égyptienne Isis. Ou, plus troublante encore, l’énigmatique Baubô qui aurait libéré Déméter de sa mélancolie en révélant un ventre-visage qu’elle aurait rendu expressif et souriant… en dansant (c’est l’origine de la danse du ventre).
Voilà une évocation qui peut inspirer quelques regrets : si les sociétés méditerranéennes avaient continué à privilégier des divinités féminines plutôt que de brandir leurs attributs virils, le monde assurément aurait un tout autre visage !
Les déesses, les peuples de la Protohistoire allaient les vénérer aux abords ou au sommet des montagnes sacrées. Comme on peut le vérifier chez nous à la "Fontaine" de Nemausus ou, plus spectaculairement, - en hautes Cévennes - sur la cham des Bondons, au cœur d’un paysage souverainement féminin où jaillissent les sources et qui touche le ciel. Mutation fondamentale, nos ancêtres plantèrent là des menhirs.
… Le menhir : simple borne signalétique ou effigie à la symbolique évidemment phallique.
Avec Priape - quelques vingt siècles plus tard -, la symbolique se précise et se radicalise : l'homme, désormais, se sent maître de son destin ; il met la Nature sous sa coupe... Le menhir devient phallus. Le Romain d'il y a deux mille ans préparait l'avènement de l'homme occidental qui mettra la Nature en coupe réglée.

4 - Cette représentation priapique restait cependant rustique, et même franchement grossière. Quand la civilisation s’affina, le message symbolique de Priape se révéla - passez-moi l'expression - un peu court ! L'histoire de sa naissance et celle de sa vie montrent qu'il s'agissait d'une divinité inaboutie, hybride. Plutôt que d'incarner la puissance, Priape en vint à signifier la maladresse, l'échec… mais d’abord la honte et cette sotte culpabilité que le christianisme généralisera !
Pour les Grecs, le sexe priapique semble s’être rattaché à la sauvagerie et à la barbarie… au grotesque. En effet, le pauvre Priape en était resté à un stade intermédiaire : moitié bête (il eut pour concurrent l'âne), moitié homme. Mais si le satyre affichait sa double identité par sa physionomie même, Priape, quant à lui, avait l'apparence humaine. Pour monstrueux qu’il fut, il était d’abord homme. Il est même possible d’affirmer que personne, mieux que lui, ne représenta aussi bien l’homme mâle, du moins dans sa dimension physique. Car c’est d’abord le sexe qui distingue l’homme de l’animal. Le sexe ou plutôt la sexualité… Le bonobo mis à part, les mâles d’espèce animale ont des sexualités intermittentes, cycliques et saisonnières ; au contraire, l’homme-mâle est soumis à des stimuli sexuels permanents. L’organe sexuel qu’il a de taille modeste, voire ridiculement petite, a des correspondances gigantesques dans le cerveau. Le premier drame de l’homme-mâle est d’être affublé d’un pénis de Petit Poucet aux érections épisodiques et volontiers capricieuses, mais d’être aux ordres d’un désir insatiable que seul Priape semblerait être en mesure de combler.
Mais s’il est un domaine où il ne faut surtout pas se fier aux apparences, c’est celui de la sexualité. Pour exhiber un phallus géant, Priape n’en était pas moins impuissant. Telle fut sa réelle malédiction. Tout bandant qu'il ait été, son membre viril ne procurait aucun plaisir à Priape ; et son sperme - si tant est qu'il y en ait eu - restait stérile. Vie calamiteuse que celle de Priape. Au point qu’il devint un sujet de moquerie et un exemple d'obscénité. Façon, peut-être, d'évacuer un problème sans solution rationnelle par la dérision : le sexe n'est pas honteux, il est rigolo !


Voir le Priape d'Aureilhac


5 - Du jardin - dont Éden est la référence incontournable - à la chambre à coucher... De l'agriculture pratiquée au grand jour aux attouchements nocturnes qui tournent vite à la
cul-turomanie : voilà le vertigineux dilemme qui, de tout temps, a perturbé l'homme et que la figure de Priape a symbolisé de singulière façon. Quel mâle, en ce bas monde, n'a-t-il pas fantasmé d'être doté d'un membre priapique en rejoignant la chambre conjugale ? En serait-il doté qu'il en serait bien embarrassé. Transformé qu'il serait en machine à forniquer, tel que Fellini se plut à représenter Casanova : un robot condamné à répéter le même acte primitif... Acte bestial pour tout dire. C'aurait été le triomphe du féminin dont la capacité à jouir est infinie ; et la défaite du masculin réduit à une fonction mécanique.
La réalité, heureusement, fut toute autre - dommage, peut-être, pour les dames ! - : la puissance phallique des mâles n'est qu'épisodique ; plus couramment, les hommes mâles ont mieux à faire… Entre autre, séduire leurs partenaires femme : ce qui a donné l'amour. De l'éros à l'agapè, l'amour oblige les hommes à ouvrir les yeux et à cultiver leur sensibilité. Processus qui fait de lui un humain. Où l’affaire se compliqua : quand les Romains se firent chrétiens, Priape fut sans ménagement rangé dans le camp de Satan. Son phallus érigé rappelait trop l'origine animale de l'homme. Ce membre ordinairement à géométrie variable soulignait trop la vulnérabilité physique - et psychique - de l'homme-mâle. Priape ou le fantasme du mâle surpuissant : les chrétiens le nieront... Pour mieux en affirmer la diabolique démesure par le biais des techniques qu'ils mettront au point pour définitivement mettre la Terre-mère à leur merci.

6 – Alors ! Que des notables gallo-romains se soient fait représenter avec le sexe de Priape pour garantir la prospérité de leurs champs semble avoir été un épiphénomène courant, mais assez superficiel. De fait, vous chercherez en vain des développements sur Priape dans les ouvrages savants traitant de l'Antiquité. Récurrence superstitieuse : sans doute ; voire tradition que nous qualifierions aujourd'hui de folklorique : la statue de Priape comme un épouvantail pour effrayer les moineaux. "Le sexe et l'effroi", tel est le titre d'un maître-livre écrit par Pascal Quignard… Cette question était au cœur des préoccupations des hommes de l'Antiquité épris de "bonne vie" ; les chrétiens la résolurent abruptement. Le sexe fut maudit, et aussi la femme, cette tentatrice, depuis Ève, notre mère à tous.
Le membre du Priape d'Aureilhac - dont on devine la remarquable proportion - a été prestement brisé, sans doute quand son propriétaire se convertit au christianisme. "Cachez ce sexe que je ne saurais voir" a-t-il du s'écrier à sa façon. Mais on ne se débarrasse pas d'un tel dilemme d'un coup de marteau. Le sexe ne cessera d'empoissonner un christianisme si pudibond qu'il finira dans un moralisme étriqué, chez les protestants comme chez les catholiques. En refoulant ce problème jugé honteux, les chrétiens l'ont par conséquent transposé ailleurs. Se défendant de devenir une machine sexuelle, l'homme de la modernité occidentale va se vouer au culte de la mécanique. Ce phallus géant qu'exhibait Priape pour pouvoir en rire - et, dans la pénombre des chambres, en jouir à sa modeste mesure - se métamorphosa en machine infernale.

7 - L’enfer serait-il au sortir du jardin paradisiaque qui a été le nôtre, heureuse génération d’après Mai-68 ? C’est ce que des indices de plus en plus ténébreux semblent indiquer. La machine née de la technologie des XIX°-XX° siècles a eu maints effets bénéfiques : ceux dont nous avons bénéficié pour nous émanciper des conformismes d’antan. Les femmes, surtout, qui ont pu faire une révolution des mœurs qui vaut nouvelle Genèse. Êve en est sortie métamorphosée et rajeunie ; Adam, par contre, a pris un sacré coup de vieux ! Aux dernières nouvelles, le Nouvel Adam a mal à sa virilité. Cerné par les images qui ont fait passer l’érotisme à l’heure de la pornographie, il traîne son sexe, plus incertain et honteux que jamais. Pour tenir debout, il lui faut trouver des compensations. Le surdimensionnement priapique s’est porté sur les prothèses dont l’homme-consommateur se dote désormais pour affronter le monde.
La machine s’est faite robot… Et comment ne pas considérer que le robot s’impose comme l’aboutissement du fantasme “priapique” de cet homo que l’on a un peu hâtivement qualifié de sapiens ?!
S’agirait-il alors d’une victoire à la Pyrrhus ? Car où, hier, le phallus forniquait ; aujourd'hui, le robot formate. De l'un à l'autre, le progrès n'est donc pas allé dans le sens qu'on aurait pu croire : le phallus, tout bête qu'il fut, donnait la vie (il la donne encore, bien que l'humain, désormais, puisse se concevoir in vitro) ; le robot dévitalise tous ceux qui l'approchent.

8 - Jadis, les saillies du phallus étaient tant bien que mal contrôlées, disciplinées par la morale… sous la haute autorité des religions. Police si lourde que notre modernité s’évertua à la désarmer, puis à l’éliminer, sans lui trouver de supplétif. Voici qu’aujourd’hui, c’est le robot qui fait religion !
Rappelons que la religion consiste en une croyance commune qui permet à une communauté humaine de vivre ensemble et d'avancer... ou de reculer. La religion matérialiste de la postmodernité occidentale est régressive ; elle ramène l'humain à l'enfance en le gavant de ses marchandises. Cette religion consumériste est, elle aussi, priapique. Le désir ou, plus exactement, les envies des consommateurs sont perpétuellement en éveil, enchaînant (sic) les demandes et les frustrations. Don Juan, dernier seigneur à s’être mesuré au défi d’Éros, a accumulé les conquêtes, stimulé par un désir insatiable. Il a fini sa course dans un brasier… La société de consommation - qui obéit désormais aux dérégulations de l’hyper-libéralisme mondialisé - semble vouée à une fin apocalyptique. Elle réaliserait ainsi la prédiction des saintes
Écritures qui s’achèvent effectivement par l’Apocalypse... De Don Juan - héros de fiction - à la société de consommation, un aristocrate déchu fit lien à la fin du XVIII° siècle et inaugura le genre des anti-héros : le marquis de Sade. Pour cet antéchrist déclaré, pour ce prophète - ou imprécateur - de l'ère technologique, l'homme-mâle devient un Priape enfin libéré de sa malédiction qui se livre sans frein et sans vergogne à l’appétit de son sexe. Qui oublie que le désir ne rend humain que si on apprend à le sublimer.

9 - Alors ! Pour nous ressaisir, considérons le Priape d'Aureilhac. Admirons la noblesse du geste. La robe est soulevée pour laisser apparaître le membre fondateur. Apprécions et rions. Non pas du rire grossier qui est de règle pour les paillardises de fin de banquet, ni le rire gêné qui sert d'exutoire aux spectacles pornographiques. Rions d'un rire libéré, comme le fit Pier Paolo Pasolini mettant en film les contes érotiques du Moyen Age. Le sexe donne la vie ; mais l'amour est affaire de cœur ou, plus précisément, de tête. Mais, au fait, où est donc passée la tête du notable priapique d'Aureilhac ? Nos aïeux chrétiens l'auraient-ils également fracassée ? A bien regarder, cette statue semble avoir été fabriquée en quantité stéréotypée et conçue pour recevoir des têtes personnalisées. A nous, par conséquent, de lui attribuer la tête que nous souhaiterions aux amants sublimes, nos prochains.

Alain GAS, septembre 2008

(1) Alain Gas, cévenol de naissance, possède de nombreuses cordes à son arc : historien de formation, photographe de profession, et écrivain par passion.

Remerciements à Alain GAS et Philippe Tiébot

Voir le site : www.arpaillargues-aureilhac.fr/

Rencontre à la médiathèque d'Uzès

Vendredi 19 Septembre 2008 à 18h

Bernard MALZAC et Jean-Bernard VAZEILLE s’attachent à faire connaître à leurs contemporains les œuvres du poète félibre de Sanilhac, Albert Roux, (1871 – 1935).Quelques uns de ces écrits, qui font maintenant partie du patrimoine littéraire de l’Uzège, viennent d'être publiés dans un ouvrage intitulé "Lou parage d'Usès – Le pays d'Uzès".

Couverture Lou Parage d'Usès.jpg

Après celle parue en 1985, cette publication marque une nouvelle étape dans la redécouverte d’une production abondante et variée. Les poèmes rassemblés ont été inspirés par ce « pays » qu’il a passionnément aimé. Grâce à A. Roux, le lecteur retrouvera l’animation de la foire de la Saint-Firmin. Il parcourra aussi le territoire uzégeois aux innombrables curiosités naturelles. Il fera connaissance avec, entre autres, Ulysse Dumas, l’archéologue de Baron, ou Louis Pautex qui participa aux Jeux Olympiques de Stockholm en 1912.
Une riche iconographie accompagne, éclaire et complète les textes. Les cartes postales de l’époque restituent les lieux et les gens tels qu’ils apparaissaient aux yeux du poète. Au-delà de leur intérêt littéraire ces écrits constituent des documents ethnographiques de première importance pour la compréhension de l’histoire locale.

Bernard MALZAC présentera cet ouvrage agrémenté de lecture de poèmes par André Potin et retracera la vie et l'œuvre d'Albert Roux.


AUTRE MANIFESTATION A NE PAS MANQUER

Samedi 20 septembre 2008 à 18h30

La municipalité d'Arpaillargues - Aureilhac procédera à l'inauguration officielle et au classement au titre des monuments historiques de la statue de Priape trouvée sur son territoire.
Suite à une sortie de l'association (juin 2008), un article a été consacré à cette oeuvre d'origine romaine. A voir ou revoir dans la rubrique "Activités de l'association".
N'hésitez à voir le site de la commune : arpaillargues-aureilhac.fr

Bulletin n° 107

Le numéro 107 de la revue a été adressé aux adhérents en ce début juillet 2008. En voici le sommaire :

- Le mot du Président
- Le Rhône rend ses trésors à Arles la Romaine
- Le lieu dit : le mazet d'Arpaillargues
- Balade dans l'histoire, balade dans Montaren
- Une belle promenade sur le sentier des Conques à Arpaillargues
- Païolive : association Saint Eugéne en Païolive
- L'oignon Rocambole de Paulette


Numériser0042.jpg

Les articles sont signés par Christiane Chabert, Mireille Berthier et Serge Urbain Maurin.

Adhèsion à l'association :
- individuel : 12 €
- couple : 19 €

18/04/2010

La chapelle Saint-Jean d'Orgerolles à La Bastide d'Engras

La sortie proposée en juin 2008 permettait de découvrir le secteur de la vallée de la Tave en passant par le dolmen de Coucouvèze située sur la commune de Saint Laurent la Vernède, la Chapelle de Saint Jean d’Orgerolles, le village de Pougnadoresse et la rencontre avec « la roche trouée » ( Voir livre d'Albert RATZ - "Légendes, fantasmes et historiettes de l’Uzège et de la vallée de la Tave".) pour terminer par la visite de Vallabrix.

Les richesses historique, patrimoniale et architecturale de tous ces lieux ne peuvent être décrites à travers cet article. L’église de Saint Jean d’Orgerolles en est le joyau, vous allez la découvrir à travers cette étude.

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A mi-distance entre les agglomérations voisines de La Bastide et Pougnadoresse, sur un promontoire rocheux dominant la rivière de Tave, se dresse une chapelle isolée quelque peu malmenée par les ans mais encore de fière allure : Saint Jean d'Orgerolles. Jusque dans la seconde partie du XVIIème siècle, elle servait aux offices religieux des deux lieux, ce qui laissait à croire, selon la tradition qu'elle avait été construite pour desservir ces deux agglomérations. Elle aurait appartenu aux Templiers puis aux Chevaliers de Malte.
Rien, aucun document, ne nous permet de l'attribuer aux Templiers ou aux chevaliers de Malte. La réalité semble plus simple. A la fin du Haut Moyen Age, la christianisation des campagnes est totalement achevée. Quantité de petites agglomérations ont proliféré, souvent sur l'emplacement d'anciennes villas gallo-romaines. Ces petites agglomérations, composées parfois de quelques maisons, se virent dotées chacune d'une chapelle aux alentours de l'an mil.
Sur le domaine actuel de La Bastide, deux habitats s'étaient développés. Sur la rive gauche de la Tave, en un lieu appelé Criders, l'ancienne villa gallo-romaine devenue Saint-Clément de Cadens, fut érigée une chapelle, dédiée à Saint-Blaise, complètement disparue de nos jours. Par contre Orgerolles, sur la rive droite, fut dotée d'une chapelle plus importante consacrée à Saint-Jean Baptiste.

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Plan de Saint Jean d'Orgerolles








L'édification de cette chapelle, typiquement d'époque romane, peut être attribuée à la fin du XIème siècle, début du XIIème. Une prospection de surface a révélé un très grand nombre de tessons de poteries témoignant d'un habitat autour de la chapelle. La couleur grise de cette céramique, due à une cuisson réductrice dans des fours au tirage médiocre, la fait attribuer au XII ème siècle, donc contemporaine de la construction de la chapelle. Contrairement à Saint-Clément de Cadens, le lieu ne recèle aucun vestige d'époque gallo-romaine. Les relevés effectués lors de notre intervention au sein de l'Association des Amis de Saint-Jean d'Orgerolles, font apparaître en premier lieu une modeste construction. Elle était composée d'une abside en cul-de-four de dimension restreinte (4 mètres d'ouverture sur 2 mètres de profondeur.). La poussée de la voûte tendant à écarter les murs, on ne pouvait pas se permettre un trop grand rayon d'ouverture. Une seule travée constituait la nef ce qui impliquait une population relativement modeste.

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Saint Jean D'orgerolles - L'abside romane - 1993





Mais dès les siècles suivants et suite à l'expansion démographique qui caractérise cette période, on s'aperçut vite que la chapelle se révélait trop exiguë pour accueillir tous les fidèles en une époque où l'assistance aux offices était pratiquement obligatoire. C'est alors que l'on ajouta deux travées supplémentaires. Les murailles de la partie la plus ancienne du bâtiment, constituées par deux murs appareillés avec entre les deux un blocage central, témoignent d'un grand soin apporté à la construction de cet édifice. On ne peut pas en dire autant des ajouts postérieurs. De puissants contreforts maintiennent le mur nord. Vers le XVIème siècle, un clocher de 21 mètres fut ajouté à l'édifice ainsi que deux chapelles latérales que l'on ouvrit dans le mur méridional. La première consacrée à Saint-Michel aurait été affectée à Pougnadoresse. La seconde devait servir de sacristie éclairée à l'est par un curieux œil-de-bœuf que l'on pouvait voir encore il y a seulement deux décennies.

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Saint Jean D'orgerolles - Le Clocher








Ce clocher dans le plus pur style roman, bien qu'élevé au début du XVIème siècle, est une véritable forteresse. Une tour hexagonale accolée contre le mur méridional extérieur abritait un escalier en colimaçon permettant d'accéder aux étages supérieurs. Il semblerait bien que ce clocher ait été construit dans un but défensif. Une légende voudrait que cette chapelle ait subi un siège, sans doute au temps des guerres de religion. Ce n'est pas impossible puisqu'il pouvait contrôler l'ancienne route d'Alès appelée dans cette portion « Chemin des Huguenots ». L'inscription que l'on peut déchiffrer sur le contrefort d'angle au nord-ouest «W le roy, W Bastide 1588 » semblerait conforter cette hypothèse.(1)
Si les bâtisseurs du clocher avaient bien respecté le style roman de l'ensemble, ils semblent avoir totalement ignoré les contraintes liées à cet art en construisant les deux chapelles latérales nécessitant pour leur accès la création de deux grandes ouvertures dans le mur méridional. Or, la poussée de la voûte en plein cintre n'étant plus supportée par l'épaisseur des murs et de puissants contreforts, la chapelle en fut d'autant fragilisée. En dépit de quelques travaux minimes, à l'aube du XXème siècle, les murs s'écartant, les voûtes et la toiture de deux travées s'effondrèrent réduites à un tas de gravats obstruant une partie de la nef. Seule la première travée, étayée par le clocher, échappa au désastre. Tel était l'état de la chapelle au cours des années 1970.

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Portail ouest - Archivolte polychrome - 1993










Le territoire de La Bastide était inféodé depuis 1212 à l'Évêque d'Uzès par le comte de Toulouse (2). La chapelle fut consacrée aux cultes de Pougnadoresse et de La Bastide. Cette situation perdura jusqu'en 1678, date à laquelle ces deux agglomérations furent autorisées par l'évêque à construire et à posséder leur propre chapelle. Ce fut la chapelle Saint-Michel à Pougnadoresse dès 1679 et l'église Saint Jean-Baptiste élevée au rang de prieuré cure à La Bastide. Seule restriction que devaient respecter les deux villages, Pâques et les grandes fêtes religieuses devaient être célébrées à Saint-Jean d'Orgerolles. Il semble que cette tradition se perdit rapidement vu l'état de délabrement et de vétusté de l'édifice. Que s'était-il donc passé ? A une agglomération déclinante, Orgerolles, les deux bourgs voisins, profitant de l'expansion démographique et de leur situation dominante, avaient largement prospéré aux dépens de la localité d'origine. Les populations avaient dû se déplacer, montant vers les crêtes voisines, lieux plus sûrs et plus faciles à défendre. Ces mouvements s'étaient peut-être accélérés au cours de la guerre de Cent Ans mais sans doute plus tôt, dès le XIIIème siècle, à La Bastide, où se trouvait une place forte déjà citée au tout début de ce siècle et autour du château de Pougnadoresse.
Les offices, dès lors, furent célébrés à La Bastide par un prieur résident et à Pougnadoresse par son vicaire amovible. En 1754, succédant à Messire de Larnac, Messire Vignal est nommé prieur curé de La Bastide. Le prieur est un nanti avec 2400 livres (3) de dîme par an, reversant...100 livres (4) à son vicaire amovible de Pougnadoresse. Tout se passa bien au début de ce ministère. A partir de 1760 de nombreuses contestations surgirent entre le prieur et la population. Cette dernière reprochait au prieur d'avoir fait enlever des pierres de la démolition de Saint-Jean d'Orgerolles et de ses les être appropriées. Elle lui reprochait, en outre, ses réclamations incessantes, ses nombreuses absences, souvent de plus de huit jours et le fait de ne pas assister les malades. C'était la première fois que cette population pourtant entièrement catholique s'opposait à l'autorité ecclésiastique.
Faut-il y voir un signe des temps ? Il ne s'agissait certainement pas d'un mouvement antireligieux mais plutôt anticlérical contre le prieur. Ce dernier, apparaît comme son prédécesseur, un personnage autoritaire, exigeant, coléreux, vindicatif et qui se croit tout permis. Première représaille de sa part : les cloches ne sonneront plus les trois coups annonçant les offices mais seulement au moment de sa montée à l'autel (5). Deuxième représaille : Monsieur le prieur, affirmant qu'au cours de ces altercations, des paroissiens lui ayant manqué selon ses propres termes, considérant que sa véritable église était Saint-Jean d'Orgerolles pourtant ruinée, les offices s'y dérouleraient, obligeant la population de La Bastide à parcourir plus d'un kilomètre pour assister aux offices. Une décennie plus tard, la Révolution française sonnait le glas de toutes ces querelles et Saint-Jean d'Orgerolles retomba dans l'oubli jusqu'au jour où ...
En dépit des outrages du temps et de l'abandon total par les hommes, malgré les dégradations intérieures, le bâtiment demeurait dans son intégrité dressant fièrement son clocher au milieu d'un paysage quasi désertique et totalement ignoré. L'escalier extérieur en colimaçon aujourd'hui disparu et qui desservait les divers étages du clocher est encore visible sur un dessin des années 1880 (6). A cette date, les chapelles latérales sont déjà démolies et leurs ouvertures condamnées. Le clocher a perdu plus d'un mètre de sa flèche. La toiture et les voûtes centrales se sont effondrées. Plus tard, l'intérieur de la chapelle a été saccagé, souillé de graffiti. A l'extérieur le cimetière communal qui avait été utilisé par La Bastide jusqu'en 1908, date de là création d'un nouveau cimetière au sud-est du village, a été la victime de vandales qui n'ont respecté ni les tombes, ni la croix centrale.


Article rédigé par Marcel PARIS, Vice-président de l'Association Les Amis de Saint-Jean d'Orgerolles.

Carte postale et photos de B.MALZAC

Le prochain texte sera consacré aux actions menées par l'Association des Amis de Saint-Jean d'Orgerolles

(1)- H- L. LABANDE, (d'après) Étude d'histoire et d'archéologie romane, Provence et Bas-Languedoc, T.I. Églises et chapelles de la région de Bagnols-sur-Cèze (Nord-est du Diocèse d'Uzès), Publication des notes et dessins de M. Léon Alègre, pp.133 à 136, F. Seguin, Avignon, A. Picard et Fils, Paris 1902.
(2)- Alors RAIMOND VI (1156-1222) ; Cette inféodation fut, sans doute, un des avatars de la Croisade des Albigeois, mais ceci est une autre histoire.
(3)- 2 400 livres = environ 72 000 francs soit 10 976 euros. Un instituteur touchait alors 120 livres annuellement équivalent à 3 600 francs soit 549 euros
(4)- 100 livres = environ 3 000 francs soit 457 euros.
(5)- Jusqu'à cette époque où cette population ne possédait pas de montres, les sonneries de cloches n'annonçaient pas seulement les offices mais elles étaient des repères dans le temps au cours de la journée.
(6)- Dessin d’A.C PIGEON, Instituteur et Secrétaire de Mairie à La Bastide.