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19/04/2010

La vigno de moussu d'Uzès / La vigne de Monsieur d'Uzès

En parcourant, l’Armana Prouvençau de 1893, j’ai trouvé ce texte de Louis Rochetin qui évoque un proverbe, aujourd’hui tombé en désuétude : « Avoir la vigne de l’évêque ». L’auteur nous en donne le sens communément expliqué tout en situant son origine dans notre ville d’Uzès.

« A Volon gagna la vigno (1) de moussu d'Uzès (2). »
« Ah, ils ont voulu gagner la vigno de monsieur d’Uzès. »

A passa-tèms, parèis, que se disié en Uzès, quand se parlavo di nóvi que creson
Autrefois, il parait qu’il se disait à Uzès, quand on parlait des nouveaux mariés qui croyaient
en se mandant de demoura toujour d'acord : « Volon gagna la vigno de moussu d'Uzès »(3).
de rester toujours d‘accord : « Ils veulent gagner la vigne de Monsieur d’Uzès ».
Vejeici l'óurigino d'aquéu prouvèrbi : Ai legi dins de vièi papié qu'un evesque d'Uzès,
Voici l’origine de ce proverbe : J’ai lu dans de vieux papiers qu’un évêque d’Uzès,
moussu d'Uzès, coume ié disien alor, poussedavo uno vigno dins soun parc, (4)
Monsieur d’Uzès, comme on disait alors, possédait une vigne dans son parc,
aquéu parc que s'espandis souto lou permenadou de nosto vilo e davalo enjusqu'à la ribiero.
ce parc qui s’étend sous la promenade de notre ville et descend jusqu’à la rivière.
Sus lou plan, se ié vesié de grandi lèio de platano magnifi, d'óume e de falabreguié espetaclous,
Sur la place, on voyait de grandes allées de platanes magnifiques, d'ormeaux et de micocouliers énormes
e sus l'apènd, uno vigno de clareto, plantado dintre la roucassiho,au mitan di roumanin, di lavando e di férigoulo.
et sur la pente, une vigne de clairettes plantée dans les cailloux, au milieu de romarin, de lavande et de thym.
Aquelo vigno èro talamen bello, que se n'en poudié pas vèire de pu bello :
était tellement belle qu’on ne pouvait en voir de plus belle :
bèn ramado. bèn fruchado, estalouiravo au soulèu si grapo vermeialo que fasien veni l'aigo à la bouco;
bien ramée , bien riche en fruits, elle étalait au soleil ses grappes vermeilles qui faisaient venir l’eau à la bouche
e lou vin que n'en raiavo, rous e linde, e dous coumo lou mèu, aurié fa reveni un mort.
et le vin qui en coulait roux et clair et doux comme le miel, aurait fait revenir un mort.
Pecaire, aquelo bello, vigno, tant drudo, tant sanitouso, es estado tuado emé tant d'autro pèr l'orro bestiolo (5),
Ah mon Dieu, cette belle vigne, si robuste, si saine, a été tuée avec tant d’autres par l’horrible bestiole
que li seco en li tétant, e aro se vèi plus à sa plaço, au mitan di roucassoun,
qui les sèche en les suçant et maintenant on ne voit plus à sa place, au milieu de la rocaille
que li mato de roumanin e li bouquet de ferigoulo.
que les touffes de romarin et les bouquets de thym.
Quand se parlo encaro en Uzès dóu vin d'aquelo vino, aco me rapello lou dóu felibre de Castèu-Nòu-dóu-Papo,
Quand on parle encore à Uzès du vin de cette vigne, cela me rappelle celui du doux félibre de Chateauneuf du Pape,
Ansèume Matiéu (6) , aquéu vin di Coumbo-Masco (7), qu'a tant bèn canta dins soun courous libre
Anselme Mathieu, ce vin des Combes-Masques qu’il a tant bien chanté dans son agréable livre
La farandoulo, ounte se legis aquesti vers galantoun :
La Farandole où on lit ces vers joyeux :

« Lou vin (8) que jito èi prefuma
« Le vin qui sort est parfumé
Coumo un bouquet de ferigoulo,
Comme un bouquet de thym
Es un baume pèr l'estouma,
C’est un baume pour l’estomac
Es un fléu d'or qu'au soulèu coulo. »
C’est un flot d’or qui coule au soleil »

Tambèn Moussu d'Uzès èro fier de sa vigno, e dins la vilo, ounte lou vin fasié,
Ainsi Monsieur d’Uzès était fier de sa vigne, et dans la ville, où le vin faisait,
en aquéu tèms, canta proun de cigalo, mai que d'un, en passant, espinchavo envejous
en ce temps là, chanter de cigales, plus d’un, en passant lorgnait envieux
aquéli bèu rasin que ié fasien lingueto.
ces beaux raisins qui leur faisaient envie.
Noste evesque, qu'èro bounias e benfasènt, e tambèn proun galejaire aguè la plasènto idèio
Notre évêque, qui était bon enfant, bienfaisant mais aussi un peu farceur a eu la plaisante idée
de faire assaupre dins la vilo que d'aro-en-la, pèr lou proumié de l'an, farié présent
de faire savoir dans la ville que dorénavant, pour le premier de l’an il ferait présent
d'un fiasco de soun vin blanc en tóuti li nóvi qu'aurien passa sa proumiero annado sènso se disputa.
d’une bouteilles on vin blanc à tous les nouveaux mariés qui auraient passé leur première année sans se disputer.
Sabe pas se se dounè forço fiasco (9), pamens crese pas que li novi agon vueja la croto de moussu d'Uzès.
Je ne sais pas s’il a donné beaucoup de bouteilles, pourtant je ne crois pas que les jeunes mariés aient vidé la cave de Monsieur d’Uzès.
D'aqui vèn que quand s'atrouvavo en Uzès de jóuini parèu que se proumetien de se jamai
De là vient que, quand il se trouvait dans Uzès des jeunes couples qui se promettaient de ne jamais
chamaia, d'èstre toujour d'acord : « Anen, disien en se trufant, aquésti d'eici volon gagna la vigno de moussu d'Uzès. »
se disputer et d’être toujours d’accord : « Allez, disait on, en se moquant, ceux là veulent gagner la vigne de Monsieur d’Uzès. »
Quand pièi nóstis amourous, contro soun espèro, avien sa proumiero disputo, se disié peréu :
Puis lorsque nos amoureux, contre toute attente, avaient leur première dispute, on disait alors :
« An perdu la vigno. »
« Ils ont perdu la vigne »

Uzès, lou 28 d'avoust 1892.(10)
Uzès, le 28 août 1892

L. Rochetin. (11)

Traduction Bernard MALZAC avec la collaboration d’André POTIN

(1) Dans les Inventaires des Archives de l’évêché d’Uzès en 1578 (Y. Chassin du Guerny et Jean Pellet) deux actes évoquent la vigne de l’évêque :
- « …de l'An 1328 et le 11 janvier signé par Me Bertrand Reinaud notaire que sur la question qu'estoit entre Messire Guilhaume évesque d'Uzès d'une part, et Messire Robert chevalier Sr d'Uzès et d'Eymargue, pour raison de la Condamine et de la vigne du Sr d'Uzès… »
- « …de l'An 1381 du 1er de février signé par Me Guilh. Thomas …Bertrand Servazant capitaine d'Uzès pour raison de la guerre avoit faict faire un fossé en la vigne épiscopale joignant les murs et maison dudit Seigneur évesque… ».

Plan du parc de l'Evêché d'Uzès 1795 -AD Gard - Q 45.jpg

Plan du parc de l'Evêché d'Uzès 1795
Archives Départementales du Gard - Côte Q 45

(2) L’origine de ce proverbe se perd dans la nuit des temps. Dans la littérature, les premières traces écrites apparaissent dans « Les aveux indiscrets » (1685) extrait des Contes et nouvelles de La Fontaine :
« … L'an révolu ce couple si charmant
Toujours d'accord, de plus en plus s’aimant
(Vous eussiez dit la première journée)
Se promettait la vigne de l’abbé… »
Le sens de ce proverbe est explicité dans le Dictionnaire des proverbes françois, et des façons de parler comiques, burlesques et familières d’André Joseph Panckoucke (1750) :
« On dit d’un mari et d’une femme qui passent la première année sans s’en repentir, qu’ils auront la vigne de l’évêque ».

(3) Au cours des siècles, la ville d’Uzès fut sous la dépendance de coseigneurs :
- Les évêques portèrent le titre de Comte d’Uzès et reçurent l’appellation de « Monsieur d’Uzès ». Mais suite à un procès contre le Duc Jean Charles de Crussol, un arrêt suprême du Parlement de Paris du 1er avril 1724, interdit à Michel Poncet de la Rivière alors évêque de prendre le titre de Comte.
- Les seigneurs laïcs, qui possédèrent successivement les titres de Baron, Vicomte, Comte et Duc. La famille de Crussol détint la seigneurie d’Uzès depuis le mariage de Simone d'Uzès avec Jacques de Crussol en 1486 (24 juin)
- Le Roi dont la présence fut symbolisée par l’élévation de deux tours, dont l’une se situait à la place qui porte aujourd’hui son nom (autrefois appelée : place du marché aux cochons) jusqu’à ce qu’il puisse acheter une des tours au centre de la ville, plus prestigieuse.

(4) Les premiers aménagements réalisés en 1667 sous l’épiscopat Michel de Poncet de la Rivière commencèrent par la création de la promenade des Ormeaux qui se situait entre le palais et la porte Saint Julien. En 1829, la destruction d’un bâtiment entre la sacristie et le pavillon Racine réunit les différents espaces (perron de la cathédrale et son esplanade plantée d’ormeaux, l’ancien jardin du Chapitre, la promenade des Ormeaux et les anciennes terrasses du Palais) pour former l’actuelle promenade des Marronniers.

Les Marronniers 1.jpg

Promenade des Marronniers 1911

(5) Il s’agit du phylloxéra, ou phylloxéra de la vigne. C’est une espèce de puceron ravageur de la vigne.
Il fit son apparition dans le Gard du côté de Pujaut en 1863. Il fallut attendre l’identification de cet insecte “phylloxéra vastarix”, par le botaniste Jules Planchon de la faculté de pharmacie de Montpellier en 1868 pour pouvoir lutter efficacement contre ce fléau.
Quand il évoque le phylloxéra, il se situe en 1892. A cette époque, l’évêché d’Uzès n’existe plus, a été supprimé à la révolution (1790) et la vigne a été remplacée par la promenade des Marronniers.

(6) Anselme Mathieu né en 1820 et mort en 1805 à Chateauneuf-du-Pape est un des sept premiers félibres, qui fondèrent le Félibrige (Joseph Roumanille, Frédéric Mistral, Théodore Aubanel, Paul Giera, Jean Brunet et Alphonse Tavan)
Anselme Mathieu ne publiera qu'un seul recueil de vers : La Farandole, qui sera préfacée par son ami Frédéric Mistral.

(7) Le vin récolté dans les vignes de Combes-Masques a été chanté par le félibre Irlandais, William C Bonaparte-Wyse :
« …E vous dise que lou flasco
Qu’amo mai lou galant diéu
Es aquéu di Coumbo-Masco
Es lou vin de Gènt Mathieu!... »
Ce poème écrit en 1866, intitulé Lou vin di felibre est extrait de son ouvrage Li Parpaioun
Le domaine Mathieu, cultivé par les descendants, vinifie encore aujourd’hui ce délicieux nectar. Un de ces vins est commercialisé sous l’appellation « Marquis Anselme Mathieu ».

(8) Coumbo Masco est un lieu dit, situé au nord-ouest du village à proximité du Rhône

(9) Fiasque. XVIe siècle. Emprunté, par l'intermédiaire de l'italien fiasco, du bas latin fiasco,
« bouteille ». Bouteille clissée (de claie : tressage d'osier ou de jonc) à long col et à panse rebondie.

(10) Le 28 août 1892 eurent lieu des Fêtes félibréennes d’Uzès en présence de nombreuse personnalités et notamment Frédéric Mistral qui présidait ces festivités. A cette occasion, un prix fut décerné Louis Rochetin pour son texte « Volon gagna la vigno de Moussu d'Uzès. »

(11) Rochetin Louis, ancien magistrat, a vécu à Arpaillargues dans le domaine qui porte son nom associé à celui de sa femme, Gabrielle, née Deleuze. Aujourd'hui, ses descendants exploitent la propriété et notamment le vignoble situé sur la commune. (Voir :
www.deleuzerochetin.com).
Il fut nommé Président de l'Académie de Vaucluse le 1er février 1890. Archéologue, il a écrit plusieurs ouvrages : " Étude sur la viabilité romaine dans le département de Vaucluse », « Le Pont du Gard », « Une inscription intéressante de la colonie d'Orange », « Les Baux dans l'antiquité »…Des articles sont publiés dans de nombreuses revues : « La Société scientifique et littéraire d'Alès », Académie du Vaucluse (Les premiers siècles du Christianisme à Uzès - Année 1898), le Journal d’Uzès ( Recherches historiques sur la ville d’Uzès –n° 13 du 29 mars 1868), l’Armana Prouvençau…

17/04/2010

Li merle d'Uzès / Les merles d'uzès

Le patrimoine écrit doit être protégé et valorisé au même titre que le bâti. C’est le sens de la démarche que met en oeuvre Histoire et Civilisation de l’Uzège en publiant les livres présentés dans ce blog :
- Lou parage d’Usès / Le pays d’Uzès, recueil de poèmes du félibre Albert Roux
- Légendes, fantasmes et historiettes de l’Uzège et de la vallée de la Tave recueillis par Albert Ratz (voir bulletin de souscription).
Cette action n’a pu se concrétiser que grâce au concours de Lucie Editions (Directeur Yannick Breton) qui a accepté d’éditer ces ouvrages dans la Collection Patrimoine.
D'autres auteurs comme Emile Brunet, Jules Couderc ou Alfred Méric qui ont écrit au début du XXème siècle, mériteraient d'être mieux connus du public. Le travail ne fait que commencer et doit se poursuivre avec toutes les bonnes volontés afin que le patrimoine littéraire de l'Uzège se perpétue dans le temps.

Pour illustrer à la fois, le félibrige (cher à Albert Roux), les historiettes (mémoire de l'imagination populaire) et Uzès (riche de son passé), je propose la lecture de ce récit de Frédéric Mistral intitulé :

Li merle d'Uzès / Les merles d'uzès

Un matin, au marcat d'Uzès, la femo d'un aucelaire avié mes en vèndo un gabiado de merle.
Un matin au marché d’Uzès, la femme d’un oiseleur avait mis en vente tous les merles contenus dans une cage.
Moussu Bretoun, - un farceiaire, - venguè à passa davans la marchandiso :
Monsieur Breton – Un farceur – vint à passer devant cette marchandise :-
- Tè! vaqui de bèu merle ! ... Quau saup quant li vènd !
- Tiens, voilà de beaux merles ! Qui sait combien elle les vend !
- Quant li vènde, Moussu ? ... Oh! tenès, pas que vint sòu.
- Combien je les vends, Monsieur ? ...oh ! tenez, pas plus de vingt sous.
- Vint sòu ? aco 's pas car, diguè Moussu Bretoun, e subre-tout s'es de merle d'Uzès.
- Vingt sous ? ce n’est pas cher, dit Monsieur Breton et surtout si se sont des merles d’Uzès.
- Coume d'Uzès! adounc fai l'auceliero, de tout segur es de merle d'Uzès ...
- Comment d’Uzès ! alors donc fait l’oiselière, bien sûr, ce sont des merles d’Uzès...
- La femo, vès, fasès bèn atencioun : vous demande se soun d'Uzès ...
- La femme, faites bien attention : je vous demande s’ils sont bien d’Uzès ...
- Moussu, poudès coumta que soun d'Uzès. Moun ome, vous responde, lis a tòuti cassa dins lou terraire ...
- Monsieur, vous pouvez être sur qu’ils sont d’Uzès. Mon mari, je vous assure, il les a tous chassé dans la région.
- Oh ! dòu rèsto, se soun d'Uzès o noun, acò sara lèu vist. Vous n'en vau croumpa un ; e, s'es d'aquéli que vourriéu, s'es un merle d'Uzès, ièu vous li croumpe tòuti ... Vaqui vint 'sòu.
- Oh ! qu’ils soient d’Uzès ou non, ce sera vite vu. Je vais vous en acheter un ; et, c’est celui là que je voudrais, si c’est un merle d’Uzès je vous les achète tous... Voici vingt sous.
E l'auceliero duerb la gàbi. Moussu Bretoun pren un di merle, e'm'acò, adrechamen, tout en lou masentant e fasènt semblant de rèn, fai avala à l'aucèu uno peceto d'or.
Et l’oiselière ouvre la cage. Monsieur Breton prend un des merles, alors, adroitement, tout en le maintenant et faisant semblant de rien, il lui fait avaler une piécette d’or.
- En efèt, dis, a bèn tout l’èr d'èstre d'Uzès... Mais 1'anan encaro miéus vèire.
- En effet, dit il, il a bien l’air d’être d’Uzès... Mais nous allons encore mieux le voir.
E jito au sòu lou pauvre merle. Quand l'a tua, lou duerb emé soun coutèu, e, - vesès lou cop de tèms, - dins lou gava ié trovo uno peceto de dès franc !
Et il jette au sol le pauvre merle. Quand il l’eut tué, il l’ouvre avec son couteau et, miracle, dans son estomac il trouve une piécette de dix francs !
- Aquéu es bèn d'Uzès, dis, vaqui lou louvidor.
- Celui là est bien d’Uzès, dit il, voilà un louis d’or.
E l'empocho... La marchando, councevès, èro aqui, esbalauvido.
Il l’empoche…La marchande, vous vous en doutez, en resta bouche bée.
- Eh ! bèn coumaire, parèis que soun d'Uzès...
- Eh bien, ma chère, il parait qu’ils sont d’Uzès...
An ! sias pas messourguiero. A vint sòu, vous li prendrai tòuti.
Allons, vous n’êtes pas menteuse. A vingt sous, je vous les prendrai tous.
Mai l'auceliero, alor :
Mais l’oisellière, alors :
- Escusas, noun ! ... Moussu, aro que ié sounge, me lis an retengu, pode pas n'en mai n’en vèndre... Nàni, vesès, vous n'en vènde plus gens...
- Excusez, non ! ... Monsieur, maintenant que j’y pense, on me les a retenu, je ne peux pas en vendre davantage...Non, voyez, je ne vous en vend plus....
- Sara coume
voudrés, Moussu Bretoun respond.
- Ce sera comme vous voudrez, répond Monsieur Breton
Sèmblo, pamems, que quand avès fa 'n pache...
Il me semble tout de même, que nous avons passé un accord...
Mai sènso l'escouta, esperdudo, abrasamado, deja la femo avié pres la gàbi e vira lou cantoun.
Mais sans l’écouter, éperdue, embarrassée, déjà la femme avait pris la cage et s’était enfui du lieu.
A la proumiero androuno ounte se trouvè soulo, s'arrestè.
A la première ruelle où elle se trouva seule, elle s’arrêta.
- Un pau vèire, dis, se soun touti d'Uzès... E moun viedase d’ome que sabié pancaro acô ! ...
Je vais un peu voir s’ils sont tous d’Uzès...Et mon imbécile d’homme que ne savait pas encore cela !...
Afeciounado, aganto un di merle, 1'estrang1o vitamen, ié crèbo lou gava' mé si cisèu... Mai de peceto d'or, bernico !
Avec engouement, elle attrape un des merles, l’étrangle promptement, lui crève l’estomac avec ses ciseaux.... Mais de piécette d’or, rien !
- Tu, dis, siès pas d'Uzès, coudoun !
- Toi, dis moi, tu n’es pas d’Uzès, couillon !
Afiscado que mai, n'escano un autre, ié tranco lou peirié... Mai de peceto, bst ! pas mai que sus lou nas.
Plus empressée que jamais, elle en étrangla un autre, et lui trancha l’estomac...Mais des piécettes, bernique ! pas plus que sur le nez.
- Tu, siés mai pas d'Uzès, dis, au diable !
- Toi aussi, tu n’es pas d’Uzès, dit elle, va au diable !
Alucrido, zôu mai, estoufo un autre aucèu, i' esfato lou gresié... Mais de rousseto, nado! n'i'a pas cap !
Intéressé, à nouveau, elle éttouffe un autre oiseau, et lui met le gésier en morceaux...Mais des pièces d’or, aucune ! Il n’y en a point !
- Avalisco !
- Au diable !
E ansin, à-de-rèng, la bono femo aferounado tuè touti li merle, fin que d'un. E quand aguè tout mourfi e que veguè, doulènto, aquéu massacre d'aucelun :
Ainsi, au fur et à mesure, la bonne femme toute excitée tuait tous les merles jusqu’au dernier. Et quand elle eut tout tué et qu’elle vit, affligée, ce massacre d’oiseaux :
- Ai! Lasseto ! diguè, se fau pas èstre malurouso !
- Hélas ! Pauvrette ! dit elle, s’il ne faut pas être malheureux !
Sus touto la gabiado n'i’en avié qu'un d'Uzès, e vau lou vèndre per vint sòu !!
Sur toute la cage, il n’y en avait qu’un d’Uzès et je vais le vendre pour vingt sous !!er vint sòu !!

Moussu Bretoun èro eilalin que se tenié li costo.
Monsieur Breton était là bas au loin qui se tenait les côtes.

Frédéric MISTRAL
(Armana. Prouvençau. 1867)

Le poète Mistral.jpg


Ce récit a été publié dans l'Armana. Prouvençau de 1867. Il est extrait de l'ouvrage :
"Les contes provençaux : contes, récits, fabliaux, sornettes de ma mère l'oie, légendes, facéties, devis divers."
Cette œuvre de F. Mistral est disponible dans son intégralité sur le site Gallica (Bibliothèque nationale de France)

Frédéric Mistral est venu présider les fêtes félibréennes qui se sont déroulées à Uzès en août 1892.
Traduction Bernard MALZAC avec la collaboration d’André POTIN