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18/12/2011

Le phénomène cévenol…. en 1834

Les épisodes pluvio-orageux de la semaine dernière ont été largement relatés dans la presse quotidienne. Il n’en était pas de même au XIXème où les crues  étaient connues par le bouche à oreille. Les témoignages s’étant évaporés au fil du temps, il ne reste que peu ou prou d’informations sur ces événements.

Au hasard de mes lectures, j’ai retrouvé le récit d’une gardonnade qui a eu lieu en août 1834 et dont je vous reproduis  une partie du texte :

« …Ce phénomène s'est représenté le 22 août dernier. Nous étions partis de Nîmes sur les onze heures. Le ciel était pur; il montrait cependant épais çà et là quelques nuages blanchâtres immobiles à l'horizon. Sur le midi il se couvrit et l'air devint sensiblement frais; l'atmosphère était chargée d'électricité. A trois heures le bruit lointain et répété du tonnerre nous signala un orage général dans les montagnes. Il paraissait s'étendre sur la partie ouest de l'arrondissement d'Alais et une partie de celui du Vigan. Sa direction s'étendait dans les montagnes du Masdieu à Mialet, de Saint Jean-du-Gard à Lasalle et à Saint-André (de Valborgne). Il dura l'espace d'une heure. Nous arrivions dans ce moment à l'entrée de la vallée de Boucoiran, que traverse dans toute sa longueur la rivière, et nous nous trouvions à trois myriamètres (1) environ des points sur lesquels l'orage venait de fondre; il était cinq heures, nous nous apprêtions à passer la rivière; mais il fallut plutôt songer à fuir.

Un bruissement effroyable annonçait aux habitans de la plaine l'arrivée des eaux : c'était une gardonnade ! L'inondation ne s'était pas fait attendre ; les eaux se précipitaient dans la vallée par le col de Ners, comme un mur, couvrant un espace de mille mètres de large et renversant tout sur son passage. A six heures et demie elles s'étaient répandues dans toute la vallée, elles occupaient la plaine de Boucoiran dans toute son étendue; c'était un spectacle tout à la fois lugubre et solennel que d'assister à la prise de possession de cette belle et immense vallée par ce conquérant de nouvelle espèce. Tout fuyait à son approche; les habitans se réfugiaient sur les toits des maisons ; d'autres gravissaient la colline pour être témoins de tout le désastre : en peu d'instans tout le pays fut submergé, et la grande route de Nîmes à Alais fut couverte de 3o à 4o centimètres d'eau sur une longueur d'au moins 9 à 10 mille mètres. Le village de Boucoiran était submergé ; la principale rue pouvait porter bateau, et la plupart des maisons avaient quatre pieds d'eau dans leur rez-de-chaussée. La nuit heureusement n'était pas encore venue; mais les habitans surpris aux champs par l'arrivée inopinée des eaux eurent à peine le temps, les uns de gagner les hauteurs, les autres, plus éloignés, de se réfugier sur les arbres, sur lesquels ils passèrent une partie de la nuit.

Les eaux augmentèrent cependant durant une heure, d'une manière tout à la fois alarmante et prodigieuse. Elles entraînaient les bois et poutres de l'ancien pont, les bacs et bateaux des pontonniers, des voitures dételées à la hâte et abandonnées sur la grande route, des meules de foin , de paille , les chènevottes (2) et généralement les divers produits agricoles déposés sur le sol et prêts à être enlevés. Enfin, tout l'espace compris entre le pied du vieux château ruiné de Boucoiran et le bas de la colline sur laquelle s'élève en face Lascours de Cruviers, ne tarda pas à être envahi. C'était un terrible spectacle à voir…

 

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… Les habitans du village, les femmes et les enfans, rassemblés au haut du village, sur un point d'où l'on découvrait toute la plaine, assistaient à cette scène de désolation, impassibles et sans se plaindre; ils voyaient le fruit de leurs peines en partie détruit et enlevé, silencieux et avec une résignation exemplaire, et sans proférer une seule plainte; ils semblaient accoutumés à ce genre de malheur, et d'autant plus résignés, qu'il paraît que les eaux des gardonnades ont, pour améliorer le sol, les mêmes propriétés que les eaux vaseuses du Nil pour fertiliser les terres de la Basse Égypte….

 

…La gardonnade dura deux heures et demie; sur les neuf heures, les eaux commencèrent à se retirer et abandonnèrent le village, puis insensiblement la plaine: le lendemain à midi elles étaient rentrées dans leur lit.

Mais le passage fut intercepté pour les voyageurs et ce fut encore pendant plusieurs jours, par le défaut de pont sur ce point de communication importante et la disparition des bacs et des pontons. Napoléon, au faîte de sa gloire, rendit un décret daté du Kremlin (en septembre 1812), pour ordonner l'encaissement du Gardon à l'exemple de la Drôme, du Lot et de plusieurs autres rivières; mais le projet n'a point survécu au grand homme. Il serait vivement à désirer que ce projet fût repris. La construction d'un môle ou d'une chaussée en peré (3), s'appuyant sur la montagne au col de Ners et suivant le cours du fleuve parallèlement à sa rive gauche, depuis le moulin de Laval jusqu'au bas de la colline de Dions, sur un développement de 12 à 15 mille mètres, serait sans doute un moyen efficace de mettre à l'abri de ce torrent dévastateur la roule royale de Nîmes à Moulins par Alais, dans toute la plaine, de protéger les propriétés et les paisibles habitans de cette belle vallée, et pour établir un pont et une communication durables sur ce point. La chaussée dont on voit encore quelques traces avait été établie en sens inverse pour arriver au pont de Ners ; elle était perpendiculaire au cours de la rivière, mais aussi la chaussée et le pont ont à peine subsisté quelques années… »

 

 

(1)  Le myriamètre est une ancienne unité de mesure adoptée sous la Révolution d'une valeur de dix mille mètres.

 

(2)  Même si elle n’est pas une culture privilégiée, le chanvre était cultivé dans notre région. On retrouve dans la toponymie de certains lieux, la présence de cette culture sous la forme de « canebière ».

Au XIXème, la France était l'un des pays le plus producteur avec 176.000 hectares de chanvre

Les plantes étaient récoltées et  acheminées vers les chanvrières où elles étaient coupées en morceaux  et  martelées. La paille de chanvre ainsi broyée donne de la chènevotte, de la fibre et de la poudre.

 

(3)  Peré (perré) : dans son dictionnaire de la langue française (1872-1877) Émile Littré donne la définition suivante : revêtement en pierre qui protège les abords d'un pont, et empêche l'eau de les dégrader.

 

 

Complément d’information

 

Une seconde crue, plus importante que celle du 22 août 1834, a eu lieu le 30 et 31août 1834 et fit 5 victimes. Le journal politique et littéraire de Toulouse et la Haute Garonne (1) du mercredi 10 septembre 1834 décrit ces événements :

… Dans la nuit de 30 au 31 août, un orage épouvantable a éclaté sur une partie de l’arrondissement d’Alais, et sur la ville en particulier qui, toutefois, a peu souffert. La crue du Gardon qu’il a amenée, est l’une des plus fortes dont on ait conservé la mémoire, et bien que nous n’ayons encore que bien peu de détails sur les malheurs qu’elle a causés, cependant nous en connaissons déjà de déplorables ;

La communication directe de Nîmes à Alais est interrompue, le pont de Ners ayant entièrement été emporté et la route se trouvant en outre entièrement coupée à la hauteur de l’octroi d’Alais. Un nommé Félines, de Ners, a péri avec sa femme et trois enfants. Le cadavre du père  a été retrouvé. A Boucoiran, tout ce qui restait encore de grains sur les aires  a été entraîné par l’eau qui inondait tout le village et s’élevait dans les maisons à quatre ou cinq pieds de hauteur…

 

 

Bibliographie

Nouvelles annales des voyages et des sciences géographiques publiées par

MM Eyriès, de Larenaudière et Klaproth - Tome 4 – Année 1835   (Voir sur http://www.google.fr/books)

Journal politique et littéraire de Toulouse et la Haute Garonne n° 127 -  Année 1834 - Bibliothèque de Toulouse

 

 

Commentaires

Très intéressant. Comme quoi tout cela n'est pas vraiment nouveau...

Écrit par : Pierre Guillery | 13/11/2011

tres interessant ...et il n y avait pas encore de rechauffement climatique !
auriez vous des indications sur l hiver de 1709dans la region .il a été l un des plus rigoureux .
-le rhone etait gelé dixit memoires du cardinal de bernis ,natif de st marcel d ardeche
-en eure et loir il fallait casser le vin pour le boire

Écrit par : QUENTIN | 13/11/2011

Notre littérature en langue cévenole propose aux historiens au moins deux longs poèmes qui décrivent de façon réaliste une gardounade alésienne: "lou delujhe de San Miechou" de Pierre Cavalier (années 1820) et "la gardounado" de César Gourdoux, publiée dans l'Echo d'Alais en 1847 et republiée par mes soins (éditions Aigo Vivo 2011)
Ces deux textes ne sont pas traduits: de l'intérêt pour les historiens de connaître la langue cévenole...

Écrit par : YVES GOURGAUD | 14/11/2011

Rien de nouveau sous le soleil...
C'est effectivement très intéressant

Écrit par : lafont | 14/11/2011

Récit très intéressant .
En tant que météorologue , j ai cependant quelques doutes sur l enchainement des événements
Je pense que le narrateur n a pas fait mention des précipitations qui ont du intervenir précédemment ( peut etre meme déjà dans la nuit précédent l orage décrit ... Il est fréquent que les épisodes cévenols ou méditerranéens se succédent par tranches de 12 h )
Enfin qu importe après tout , le récit est complet .
Pour info , le Gard n était pas le seul département où les crues se produisaient subitement et sans aucune information :
Les cours d eaux méditérranéens subitement gonflés par les orages de montagne arrivaient sous forme de " tsunamis " ( il n y avait aucun barrage ) et seuls les chiens étaient utilisés pour prévenir les agriculteurs !
Ils sentaient l eau arriver et leur comportement l attestait ( basse vallée de la Durance , du Var , du Paillon .... )

Écrit par : Brescello Hervé | 17/11/2011

Merci de nous avoir fait partager ces documents très intéressants. Bien cordialement,

Guy Hébert
Correspondant Midi Libre à Montpellier. Blog montpelliergambettaclemenceau

Écrit par : Hébert Guy | 22/11/2011

Pour 1709, c'est dû à une forte éruption volcanique en Islande, qui a généré un nuage bien plus énorme que ceux connus en 2010 avec l'Eyjafjöll, avec les avions bloqués au sol, et le Grimsvötn en mai dernier.
Le pire est l'Hekla, qui n'est pas encore arrivé au point d'entrer en éruption, ça arrivera mais quand ? dans 100ans ? 1000ans? 10ans?
Personne parmi les scientifiques ne peuvent le dire, je ne suis pas pour faire peur, mais il y a pas mal de volcans en Islande, dont certains sont endormis et potentiellement bien plus colossaux et dévastateurs que ce que nous connaissons.
Vous trouverez pas mal d'infos sur Wikipedia, mises par des amateurs mais aussi des spécialistes de ce phénomène quasi-régulier mais aux périodes bien plus que millénaires, difficilement assimilables pour nous et totalement hors de notre mémoire d'homme.
Pour le Paillon, la plus grosse bêtise a été de ne tenir compte que des crues centenaires, et pas de leurs coordinations possibles avec d'autres phénomènes, qu'ils soient millénaires, accidentels ou autres ; de petits raz de marée comme on a vu récemment sont preuve qu'on ne sait pas tout mais surtout qu'on oublie trop vite que ce qui s'est déjà produire peut se reproduire et on fait un peu n'importe quoi, comme l'apprenti-sorcier ...
La Durance a d'ailleurs un énorme lit à sec de pierres arrondies par l'érosion qui montre aussi l'existence d'un cours ancien et puissant ; croire que cela ne se reproduira jamais, après ce qu'on vient d'écrire, est un choix.
Il faut savoir aussi qu'El Nino, ce vent des Andes souvent bénéfique & parfois catastrophique, peut aussi par son absence avoir une grande influence sur d'autres continents. Maintenant les scientifiques y portent une très grande attention. Allez, ne vous en faites pas trop, faites bien attention à la prochaine rue que vous traverserez, il y a parfois bien plus de risques immédiats tout près de chez vous en des endroits que vous ne soupçonnerez pas ...

Écrit par : mhcasj | 28/11/2011

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