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30/12/2010

Lou cachofio ou la bûche de Noël

Héritée d’une origine païenne liée au solstice d’hiver, la bûche de Noël était désignée sous le nom de cachofio ou cachofioc. Cette tradition, aujourd’hui disparue dans notre région, nous a été rapportée par Thomas Platter lors de son séjour à Uzès en 1597 (1) :
… Le 24 décembre, dans la soirée de Noël, à la tombée de la nuit, nous étions sur le point de faire une collation, dans la maison de mon logeur, Monsieur Carsan…
… J’ai donc vu qu’on mettait sur le feu une grosse bûche de bois. Celle-ci est appelée dans leur langage local (d’oc) un Cachefioc, ce qui veut dire cache-feu ou couvre-feu. On procède ensuite aux cérémonies ci-après décrites.
De fait, en cette même soirée, on dépose une grosse bûche de bois sur le grill, par-dessus le feu. Quand elle commence à brûler toute la maisonnée se rassemble autour du foyer ; dès lors, le plus jeune enfant (s’il n’est pas trop petit, auquel cas, il appartiendrait au père ou à la mère d’agir en son nom pour l’accomplissement du rite) prend dans sa main droite un verre plein de vin, des miettes de pain et un peu de sel ; et dans la main gauche une chandelle de cire ou de suif allumée. Immédiatement les personnes présentes, du moins celles qui sont de sexe masculin, tant jeunes garçons qu’adultes, ôtent leurs chapeaux ; et l’enfant susdit, ou bien son père s’exprimant au nom d’icelle, récite le poème suivant, rédigé dans leur langue maternelle (d’oc, alias provençale) :
Ou moussur
S’en va et ven,
Dious donne prou de ben,
Et de mau ne ren,
Et Dious donne des fennes enfantans,
Et de capres caprettans,
Et de fedes agnolans,
Et de vaques vedelans,
Et de saumes poulinans,
Et de cattes cattonans,
Et de rattes rattonans,
Et de mau ne ren,
Sinon force ben.


Cela veut dire : « En quelque endroit que se rende le maître de maison, qu’il aille ou qu’il vienne, puisse Dieu lui donner beaucoup de choses et rien qui ne soit mauvais. Et que Dieu donnent des femmes qui enfantent des chèvres qui feront des chevreaux, des brebis agnelantes, des vaches vêlantes, des ânesses poulinantes, des chattes productrices de chatons, et des rats productrices de ratons. Autrement dit, rien qui ne soit mal ; et en revanche, force bonnes choses »

Tout cela étant dit, l’enfant jette une pincée de sel sur la partie antérieure de la bûche, au nom de Dieu le Père; idem sur la partie la partie inférieure, au nom du fils, et enfin, sur la partie médiane au nom du Saint-Esprit. Une fois ces rites effectués, tout le monde s’écrie d’une seule voix : Allègre ! Diou nous allègre, ce qui veut dire : « En liesse ! Dieu nous mette en liesse !». Ensuite, l’enfant fait de même avec le pain, puis avec le vin, et finalement, tenant en main la chandelle allumée, il fait le cierge des gouttes de suif ou de cire brûlante aux trois endroits de la bûche, au nom de Dieu le Père, du fils et du Saint-Esprit. Et tous reprennent en chœur le même cri qu’ils ont déjà poussé : « En liesse !». A ce qu’on dit, un charbon ardent en provenance d’une telle bûche ne brûle pas une nappe si on le pose dessus. On conserve avec soin toute l’année les fragments de la bûche en question, noircis au feu, et l’on pense que quand une bête ou un être humain souffre de tumeurs, une application de ces ci-devant braises, maintenant éteintes, sur la grosseur ou bosse ainsi produite empêchera que celle-ci ne s’accroisse et même le fera aussitôt disparaître.
Mais revenons à la nuit de Noël : les cérémonies de la bûche étant terminées, on sert une collation magnifique, sans viande ni poisson, mais avec du vin fin, des fruits et des confiseries. On pose dessus un verre à moitié rempli de vin, du pain, du sel et un couteau. J’ai vu tout cela, de mes yeux vu…


Autre témoignage de cette pratique transposée au XIXème siècle qui nous est décrite par Frédéric Mistral dans son œuvre capitale « Mirèio (3)» (Mireille), publiée en 1859.

Salle calendale Muséon Arlaten.jpg



…Un grand pirastre negrejavo
Un noir et grand poirier sauvage
E dôu vieiounge trantraiavo…
Chancelait de vieillesse...
L’einat de l’oustau vèn lou cepo pèr lou pèd
L'ainé de la maison vient, le coupe par le pied,
A grand cop de destrau l’espalo
À grands coups de cognée l’ébranche,
E, lou cargant dessus l’espalo
Et le chargeant sur l'épaule,
Contro la taulo calendalo
Près de la table de Noël,
Vèn i pèd de soun grand lou pausa mé respèt
Il vient, aux pieds de son aïeul, le déposer respectueusement.


Lou segne grand de gen de modo
Le vénérable aïeul, d'aucune manière,
Vóu renouncia si vièii modo
Ne veut renoncer à ses vieilles modes.
A troussa lou davans de soun ample capèu
Il a retroussé le devant de son ample chapeau,
E vai couchous querre la fiolo
Et va, en se hâtant, chercher la bouteille.
A mes sa longo camisolo
Il a mis sa longue chemise
De cadis blanc e sa taiolo
De cadis blanc, et sa ceinture,
E si braio nouvialo e si guèto de pèu
Et ses brayes (2) nuptiales et ses guêtres de peau.


Mai pamens touto la famiho
Cependant toute la famille
A soun entour s’escarrabiho…
Autour de lui joyeusement s'agite...
-Bèn ? Cachafió boutan pichot -Si ! vitamen
- Eh bien! Posons-nous la bûche, enfants? - Oui ! Promptement
Tóuti ie respondon - Alégre !
Tous lui répondent - Allégresse!
Crido lou viéi, alègre, alégre !
Le vieillard s'écrie, allégresse, allégresse!
Que Noste Segne nous alégre !
Que Notre Seigneur nous emplisse d'allégresse !
S’un autre an sian pas mai, moun Diéu, fuguen…
Et si, une autre année, nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne soyons pas moins !


E’mplisiènt lou got de clareto,
Et remplissant le verre de clarette,
Davans la bando risouleto,
Devant la troupe souriante,
Éu n’escampo tres cop dessus l’aubre fruchau,
Il en verse trois fois sur l'arbre fruitier,
Lou pu jouinet lou pren d’un caire,
Le plus jeune prend (l'arbre) d'un côté,
Lou viéi de l’autre, e sorre e traire
Le vieillard de l'autre, et sœurs et frères
Entre-mitan, ie fan piéi faire
Entre les deux, ils lui font faire ensuite
Tres cop lou tour di lume e lou tour de l’oustau.
Trois fois le tour des lumières et le tour de la maison.


E dins sa joio lou bon rèire
Et dans sa joie, le bon aïeul
Aubouro en l’èr lou got de vèire :
Élève en l'air le gobelet de verre :
O fio, dis, fio sacra, fai qu’aguen de béu tèm !
O feu, dit-il, feu sacré, fais que nous ayons du beau temps !
E que ma fedo bèn agnelle,
Et que ma brebis mette bas heureusement,
E que ma trueio bèn poucelle,
Que ma truie soit féconde,
E que ma vaco bèn vedelle,
Que ma vache vêle bien,
Que mi chato e minora en fanion tóuti bèn !
Que mes filles et mes brus enfantent toutes bien !


Cachafio, bouto fio ! Tout-d’uno,
Bûche bénie, allume le feu ! Aussitôt,
Prenènt lou trounc dins si man bruno,
Prenant le tronc dans leurs mains brunes,
Dins lou vaste fougau lou jiton tout entié.
Ils le jettent entier dans l'aire vaste.
Veirias alor fougasso à l’oli,
Vous verriez alors gâteaux à l'huile,
E cacalauso dinsl aióli
Et escargots dans l’aïoli
Turta, dins aquéu bèu rególi,
Heurter, dans ce beau festin,
Vin cue, nougat d’amelo e fruecho dóu plantiè.
Vin cuit, nougat d'amandes et fruits de la vigne.


D’uno vertu devinarello
D'une vertu fatidique
Veirias lusi li tres candèlo ;
Vous verriez luire les trois chandelles ;
Veirias d Esperitoun, giscla dóu fio ramu,
Vous verriez des Esprits jaillir du feu touffu ;
Dóu mou veirias penja la branco
Du lumignon vous verriez pencher la branche
Vers aquéu que sara de manco;
Vers celui qui manquera (au banquet) ;
Veirias la napo resta blanco
Vous verriez la nappe rester blanche
Soulo un carboun ardènt e li cat resta mut !...
Sous un charbon ardent, et les chats rester muets !

Nous ne pourrions terminer ce tour d'horizon sans céder la parole à Albert Roux et Albert Hugues qui nous donne quelques précisions sur la pratique de ce rituel dans le parage d'Uzès et du Malgoires (4):
... Alors que dans le Malgoirès c'est au plus âgé à dresser le cacha-fio, c'est au plus jeune de la maisonnée que revient cet honneur dans le parage d'Uzès. S'il en est incapable à cause de son jeune âge, le père ou la mère le font pour lui. La grosse bûche de Noël est arrosée de vin blanc, des miettes de pain et des pincées de sel, sont jetées dans le brasier, ces dernières en disant: « Au nom du Père », une pincée de sel : « Au nom du Fils », une autre pincée: « Au nom du Saint-Esprit » une autre pincée.
Et la famille réunie autour du foyer, crie : Allègre!...


cacho-fio.jpg



Museon Arlaten
Salo calendalo - Ceremoni dou cacho-fio







Du cachofio, il ne reste plus que les bûches de Noël qui vont se parer de leurs plus beaux atours... et nous livreront un véritable plaisir gustatif !


BONNES FETES DE NOEL ET DE FIN D’ANNEE

Cacho-fio mèten
Cacha-fio nous mettons
Cacho-fio paussen
Cacha-fio nous posons
Dieù nous fague la gràci de veùe l’an qui vèn :
Dieu nous fait la grâce de voir l’an qui vient
E se sian pas mai qu'au mens que siguen pas mens !
Et si nous ne sommes pas plus nombreux que nous ne soyons pas moins ! (5)

(1) Le voyage de Thomas PLATTER 1595 - 1599 - Le siècle des Platter II Fayard Mai 2000 - Texte traduit par Emmanuel Le Roy Ladurie et Francine-Dominique Liechtenhan

(2) Mot francisé, fait référence aux braies qui étaient une espèce de large pantalon, serré par le bas.

(3) MIRÈIO, Pouèmo Prouvencau de Frédéric MISTRAL - Notes du chant VII -
La traduction littérale réalisée par Charpentier Libraire-éditeur dans la publication de 1864.

(4) « Folk-lore du parage d'Uzès et du Malgoirés.» publié en 1918 dans le Bulletin de la Société d'Etude de Science Naturelle de Nîmes. Etude ethnographique réalisée sur le territoire de l'Uzège et du secteur de Saint Geniés de Malgoires.

(5) Extrait d’un article intitulé « Noël provençale » - Optima. Hebdomadaire féminin illustré puis Revue féminine 1927

23/12/2010

La Nouvelle Cigale Uzégeoise

La Nouvelle Cigale Uzégeoise a pris son envol en 2010, après avoir passé un long hivernage qui a duré plusieurs décennies. En effet, cette revue inspirée par la cigale uzégeoise, publiée de 1926 à 1934 par l’éditeur George Gourbeyre, renait de sa période larvaire pour s’épanouir en ce début de XXIe siècle, avec le même esprit, mais avec des coloris différents adaptés à son nouvel été.

Comme l’indiquait Yannick Breton (1), éditeur de la revue, dans l’éditorial du n° 0 : « …De la cigale, notre aïeule, nous reprenons le désir et les objectifs : mettre en exergue la vie culturelle d’Uzès et de l’Uzège tout en nous intéressant à la culture en général… »
Les initiateurs de cette renaissance ont voulu garder l’esprit impulsé par leurs prédécesseurs mais dans une conception contemporaine et ouverte à tous les courants.
La revue est structurée autour de différentes rubriques (2) qui se déclineront selon le schéma suivant :

Le dessin : Gérard Depralon, plasticien et dessinateur, dans chaque numéro nous gratifiera de sa vision d’Uzès dont lui seul connait le secret. Cet artiste est aussi le créateur de la couverture de la revue.
La littérature et l’histoire littéraire : riche de la présence passée d’auteurs célèbres et d’un vivier d’auteurs actuels reconnus, la littérature occupera une place privilégiée dans la revue sans pour autant occuper tout l’espace.
L’art : élément central de la revue, il sera approché à travers plusieurs disciplines et sera l’occasion de présenter les artistes de la région ainsi que leurs œuvres.
La science : une approche pluridisciplinaire proposera un large éventail du champ scientifique : des sciences humaines aux technologies nouvelles vous découvrirez les secrets de notre monde.
L’histoire locale : elle sera abordée sous son aspect contemporain à travers des événements du XXème et XXIème siècle qui ont marqué l’histoire d’Uzès et de l’Uzège.
La culture occitane : La langue d'oc (ou occitan) prend naissance au début du Moyen-âge et devient une des grandes langues de la culture européenne. Elle a marqué notre identité et fait partie intégrante de notre patrimoine vivant.
La gastronomie : la rubrique « Le fourneau de la cigale - Lo fornèu de la cigalo » vous fera partager toutes les richesses dont regorgent notre pays. Des recettes originales, venant parfois d’un lointain passé, aux histoires « gourmandes », nous permettront de savourer avec délectation les saveurs du terroir.
Patrimoine : qu’il soit culturel, architectural, naturel, vivant voire industriel, il est l’essence même de nos racines. Pour mieux connaître cet héritage légué par les générations qui nous ont précédées, nous vous ferons découvrir ces richesses très souvent méconnues et parfois insoupçonnées.
La climatologie : si elle s'appuie sur des mesures relevées par satellite et sur d’autres paramètres de haute technicité, mais elle peut aussi lier l’action de la lune et à l’interprétation des proverbes usités à cet effet. C’est ce que nous proposera Jean Mignot dans ses chroniques déjà forts appréciées.
Gens d’ici et d’ailleurs : l’Uzège cosmopolite est une réalité qui fait partie de notre quotidien. Quel regard ont ces personnes sur notre univers ? Quels témoignages peuvent-ils nous faire partager ? Vous trouverez des réponses dans cette rubrique qui leur est consacrée.
Glanes d’ici et d’alentour : un peu d’actualité littéraire, artistique, scientifique et des coups de cœur glanés de-ci, de-là, seront présentés régulièrement.
La cigale d’antan : le lien qui nous relie directement à la source même de notre inspiration. Dans chaque numéro, nous reproduirons un article, un extrait de texte, un poème qui sont parus dans des numéros de l'ancienne revue la cigale uzègeoise.
La publicité : Ces « réclames » qui permettaient d’aider au financement de la revue, revêtent aujourd’hui un intérêt historique et mémoriel de la vie économique d’Uzès. Nous souhaitons perpétuer cet esprit pour que les publicités d’aujourd’hui deviennent un élément de notre « patrimoine » de demain.


Publié en juin 2010, le n° 1 a été présenté à la Médiathèque de Montaren :

Capture NCU n°1 Sommaire.jpg


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Le n° 2 est sorti des presses de l’imprimeur en décembre pour être présenté à la librairie ImagineCeramic, chez Claire et Charles Essautier :

Numériser0083.jpg


Couverture Cigale n° 2.jpg



La revue est proposée en édition standard comprenant 72 pages avec les dessins ou photos d’artistes en couleurs et en édition de luxe accompagnée d’une lithographie originale, hors texte, de l’artiste présenté, tirée à 30 exemplaires. Ces œuvres sont réalisées par les Editions Bervillé dans leur atelier d’Arpaillargues.

Abonnements : La Nouvelle Cigale Uzégeoise 2010 - La Nouvelle Cigale Uzégeoise 2011


Pour terminer cette présentation, je ne résiste pas au plaisir de vous présenter un poème de Jules Couder qui saluait l’arrivée de la cigale uzégeoise :

A la Nouvélo Cigalo
À la Nouvelle Cigale

Quand l'Amatur, dins soun jardin,
Quand l’Amateur, dans son jardin,

Entre l’eigàgno dou matin,
Parmi la rosée du matin

Vei espéli la flous nouvélo ;
Voit éclore la fleur nouvelle ;

Sentis soun cur que tréfoulis :
Il sent son coeur qui frissonne :

En countemplant la Doumisélo,
En contemplant la Demoiselle,

Que ié fai riséto et grandis !
Qui lui fait un sourire et grandit !

Viel parla de nostre teraire,
Vieux parler de notre terroir,

Aimant tout ce que lou fai béou ;
Nous aimons tout ce qui l’embellit

Te saludé coum'un flambéou,
Je te salue comme un flambeau

Embe li dous pés en éscaire,
Avec les deux pieds écartés

Et la man drecho à moun capéou !!
Et la main droite à mon chapeau !!

Jicé (3) - 1926


(1) La revue La Nouvelle Cigale Uzégeoise est publiée par Lucie éditions dans la collection Patrimoine des régions.
(2) La déclinaison des différentes rubriques est extraite du blog des Amis de la Nouvelle Cigale Uzégeoise.
(3) Jules Couder (6 août 1845- 31 juillet 1931), poète félibre dont la médiathèque d'Uzès possède l’ensemble des manuscrits, ancien professeur dont le père avait été principal du collège, il fut aussi premier adjoint au maire pendant la guerre de 1914 - 1918, et administra la ville pendant toute cette période. Poème paru dans le n°1 de la cigale uzégeoise

18/12/2010

Le bouilleur de cru et le distillateur ambulant

En ce début décembre, je sens monter en mes sens des effluves acres et enivrantes qui me remémorent l’univers presque oublié de mon enfance. Je revois avec nostalgie l’effervescence provoquée par l’arrivée du brulaïre d’aïgo-ardent (nom en occitan donné au distillateur ambulant, littéralement : distillateur d’eau de vie)
Après la vendange, venait le temps de l’alambic. De la fenêtre de l’école communale de Serviers (1), j’assistais avec délectation à l’installation de cette machine à la sortie du village, sur la route d’Aubussargues. Au fur et à mesure que l’heure avançait les paysans-viticulteurs arrivaient avec la raco(2) (le marc de raisins) à distiller (brula la raco) et pour recueillir les vingt litres d’aïgo-ardent(3) (eau de vie) réglementaires (4). Une seule idée occupait notre esprit en cette après midi : la sortie de la classe pour participer à cet événement qui était un moment important de la vie de la communauté villageoise.
Les premières gouttes sorties du serpentin étaient aussitôt recueillies dans un petit verre et englouties cérémonieusement par chacun. Même les enfants que nous étions ne résistaient pas à la tentation de gouter cette aigo-ardent qui nous brûlait la bouche dès le premier contact. Nous étions des hommes, nous l’avions prouvé…

Au-delà de ces souvenirs, penchons nous sur ce métier aujourd’hui disparu de nos campagnes.

Suivant l'idée communément répandue, le bouilleur de cru est souvent confondu avec le distillateur ambulant.
Le premier est le propriétaire exploitant qui possède le droit de distiller et le deuxième, aussi appelé bouilleur ambulant est la personne qui passe de village en village pour transformer la matière première en alcool.
En France, tout propriétaire d'une parcelle, ayant la dénomination de verger ou de vigne inscrite sur le cadastre, peut distiller les produits issus de cette parcelle (fruits, cidre, vin, marc). Les personnes ayant le « privilège de bouilleur de cru » ont une exonération de taxe sur les mille premiers degrés d'alcool produits Les degrés supplémentaires font l'objet d'une taxe qui est passée à 15,1296 € à compter du 2 janvier 2010.
Le privilège de bouilleur de cru remonte à 1806, époque où Napoléon accorda un privilège d'exonération de taxes pour la distillation de 10 litres d'alcool pur3. Cette prérogative fut héréditaire jusqu'en 1960, où, pour tenter de limiter le fléau de l'alcoolisme dans les campagnes mais aussi sous la pression des lobbies de grands importateurs d'alcool fort ou producteurs français, le législateur en interdit désormais la transmission entre générations, seul le conjoint survivant pouvait en user jusqu'à sa propre mort, mais plus aucun descendant.
C’est ainsi que mon grand-père qui possédait une petite vigne bénéficiait de ce droit. Décédé en 1969, il n’a pu le transmettre ce privilège à mon père.
En 2002, une loi de finance indique que la franchise accordée aux bouilleurs de cru encore titulaires du privilège est supprimée, cependant une période de cinq ans a prolongé jusqu'au 31 décembre 2007 l'ancien dispositif. A partir de la campagne de distillation 2008, les anciens titulaires du privilège pouvaient encore bénéficier d'une remise de 50 % sur la taxe pour les 10 premiers litres d'alcool pur. Un nouvel amendement voté au Sénat a prorogé le droit sur les 10 premiers litres jusqu'au 31 décembre 2010.

Sanilhac - Alambic ambulant.jpg



L’alambic présenté, est de la marque L. STUPFLER située à Bègles (Gironde) et probablement distribué par Alambics Silvestre Frères à Avignon. (5)
Cet alambic ambulant a pour mode de chauffage une chaudière à bois. Il faut aussi un point d’eau (un puits sur la carte postale ci-dessus) et un réseau d’évacuation pour les rejets. A Sanilhac, l’eau usagée courrait sur la place.

La distillation à la vapeur d’eau est devenue le procédé le plus courant. Trois cuves étaient reliées entre elles par de minces tubes. La première cuve, contenant de l’eau, chauffée et génératrice de vapeur. Cette dernière passait dans la cuve contenant le marc. La vapeur chauffait la cucurbite (6) par l’intermédiaire d’un serpentin placé à l’intérieur de celle-ci.
Les vapeurs d’alcool étaient condensées dans un serpentin de refroidissement couplé à un condensateur afin de rendre un alcool plus pur. Ce breuvage était ensuite recueilli par un petit robinet à l’extrémité du serpentin. La sortie et le goûter du premier jus était alors un cérémo-nial auquel nul n’aurait voulu se soustraire.
Si le principe de la distillation est simple, sa mise en œuvre requiert une attention de tous les instants : la température des cuves, vérifie la pression et l'alcoométrie, pendant que s'opère la délicate alchimie. Tout l'art du distillateur consiste à maintenir la "bonne chauffe", qui déter-mine le titrage et la saveur de l'alcool.

Image d’un temps révolu, le distillateur ambulant n’est plus qu’un souvenir ressuscité un instant de ma mémoire…..

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(1) De la fin de la seconde guerre mondiale jusqu'à 1958, en France, la rentrée scolaire s'effectuait le 1er octobre (ou le premier jour ouvrable qui suivait). Elle a été avancée au 15 septembre en 1959.
(2) Après le soutirage du vin, le marc est récupéré et mis de côté pour être distillé. Il sera stocké dans des tonneaux dans l’attente de la venue de l’alambic ambulant.
(3) « On extrait par distillation du vin, ou de sa lie, le vin ardent, dénommé aussi eau-de-vie. C’est la portion la plus volatile du vin. », plus loin : « Elle prolonge la vie et voilà pourquoi elle mérite d’être appelée eau-de-vie. » Extrait du « De conservanda juventute » d’Arnaud de Villeneuve (1235-1313).
(4) Chaque bouilleur de cru avait droit à 10 litres d’alcool pur (100°) par an, soit 20 litres d’eau de vie à 50° ou 14 litres à 70°, mais cette réglementation était quelquefois transgressée. Il n’était pas rare que lors de jeux dans les paillers, nous découvrions une bonbonne cachée dans la paille ou le foin…
(5) Information donnée par Mme Delphine Lions, responsable boutique des « Distilleries et Domaines de Provence », 9 Avenue St Promasse, 04300 FORCALQUIER.
Implanté à Bordeaux depuis 1925, « Alambics STUPFLER » est spécialisé dans la conception et la fabrication d’alambics dédiés à la production d'eau de vie et spiritueux.
(6) Partie inférieure de l’alambic dans lequel on met le marc que l’on veut distiller et au-dessus duquel on adapte le chapiteau.

16/12/2010

L' oulivado - La cueillette des olives

Novembre, la cueillette des olives, l’olivade ou l’olivaison bat son plein et il n’est pas rare de voir dans nos campagnes, se mouvoir dans les oliviers des ombres incertaines accrochées aux branches, ce sont lis oulivaïre (1) :

Quand vèn lou matin tout blanchi pèr l'eigagno
Quand vient le matin tout blanc de rosée
Vesès lis oulivaïre ana toutis à flot
On voit les cueilleurs d'olives aller tous ensembles
S'en van en risènt au pèd d'uno moutagno
Ils s'en vont en riant au pied d’une montagne
Ramassa lis oulivo e groussi lou magot.
Ramasser les olives et grossir leur bourse

Extrait (1ère strophe) de la « Cansoun dis Oulivaïre » composée par Irénée AGARD (1878-1944) de Caromb (Vaucluse) et réinterprétée par Patric dans « les plus beaux chants d’Occitanie Vol 2 - Languedoc & Provence » ou dans « Patric en concert ».


L'oulivado.jpg


L’olive transformée en huile a été une des bases nutritionnelles dans nos pays méditerranéens depuis « des temps immémoriaux » (2)

Quand à l'olivier, il semble naitre à l'état sauvage en Asie Mineure au début du néolithique (8000 ans avant JC). Son aptitude à s'adapter à différentes structures de sol fait qu'on le retrouve sa culture sur le pourtour méditerranéen bien des siècles plus tard.
De nos jours, les principales variétés (3) cultivées dans le Gard sont la Picholine (plus de 85 %), la Négrette ou Noirette (plus de 70 %), les variétés secondaires pour moins de 15 %: la Lucques, Sauzen Vert, Rougette de l'Ardèche, Olivastre, Broutignan, Vermillau, Cul Blanc, Verdale de l'Hérault, Aglandau, Amellau, Pigalle, Piquette.

La plus connue de toutes, dans notre région, est évidemment la Picholine. Cette variété, aussi appelé Plant de Collias ou Colasse est originaire de Collias.
Selon la légende, ce sont les grecs de Phocée, à l’origine de la création de Collias, qui, fidèles à leur rôle de diffuseurs de l'olivier, comme ils l'avaient déjà fait à Massalia en 600 avant J.C., auraient planté ou plutôt greffé un olivier sur l'oléastre indigène et créé le plant de Collias.
Le terme Picholine vient de la mise au point d'une méthode de désamérisation par les frères Picholini de Saint Chamas (Bouches du Rhône) en 1780. Ces frères Picholini, originaires d’Italie, installés comme préparateurs d’olives à Marseille, pour "transmuer en douceur l'amertume de l'olive verte", trouvèrent l'astuce "de la laisser 2 mois dans une lessive alcaline de cendre de bois", ainsi naquit l’olive à la Picholine.
Dans la seconde moitié du XIXème siècle, les chimistes mirent au point la lessive de soude, ce qui facilita la maîtrise de la désamérisation des olives en plus grande quantité.
La qualité gustative de cette préparation et sa typicité ont dépassé les limites de notre région pour conquérir le marché européen.
Après l’Appellation d'Origine Contrôlée obtenue pour "l’huile d'olive de Nîmes" en 2004, l'olive Picholine a été reconnue en AOC en 2006, et s’appelle désormais "Olive de Nîmes".
En novembre 2010, l'Olive de Nîmes a obtenu sa reconnaissance en Appellation d'Origine Protégée (4), signe officiel de qualité reconnu à l'échelle européenne, qui remplace dorénavant l'AOC.

De nos jours le Gard compte 3900 hectares de superficie oléicole dédiés à la production de l'huile d'olives, ce qui représente 8 % de la superficie oléicole nationale, et élève le département au troisième rang national.

De Collias à Sanilhac, nous n’avons qu’un pas à faire pour écouter le Félibre de Sanilhac :

CANSOUN DIS OULIVADO (5)
CHANSON DES OLIVADES

Aquelo poulido cansoun
Cette jolie chanson
Que duro touto la journado
Qui dure toute la journée
Maougré lou fré de la sésoun,
Malgré le froid de la saison,
Es la Cansoun dis Oulivado.
C’est la chanson de l’olivaison.
Escoutas la, vé, que vaï ben,
Écoutez bien, car elle va
Parla l’amour de moun village
Dire l’amour de mon village
Et soun couplet que s’endeven,
Et son couplet qui s’ensuit
Din l’oulivié faï soun ramage.
Dans l’olivier fait son ramage.
Din qu’un tem, ia maï de cent an,
Il y a de cela cent ans,
Un réi vouié’spousa Pastresso.
Un roi voulait épouser une bergère
– Sian per aqui ver la Toussan –
– Nous sommes vers la Toussaint –
Lou réi iè fasiè de proumesso.
Le Roi lui faisait des promesses
La Pastresso aïmé maï soun Jan.
La bergère péfère son Jean.
Aïmé maï mi bedigo
J’aime mieux mes brebis
Que touti ti diaman,
Et malgré tes diamants,
Aïmé maï mi garrigo,
J’aime mieux mes garrigues,
Aïmé maï moun béou Jan.
J’aime mieux mon beau Jean.

Albert ROUX
Décembre 1911.

Traductions B. Malzac

(1) Cueilleurs d’olives
(2) Expression que l’on retrouve souvent dans les textes anciens pour indiquer la lointaine origine.
(3) Référence site AFIDOL - Association Française Interprofessionnelle de l'Olive a été créée en 1999.
(4) A.O.P est la dénomination d'un produit dont la production, la transformation et l'élaboration doivent avoir lieu dans une aire géographique déterminée avec un savoir-faire reconnu et constaté. L’olive de Nîmes ou Picholine est cultivée et transformée dans 183 communes du Gard et dans 40 communes de l’Hérault.
(5) Poème extrait de « Lou parage d’Usès » - Présentation, traduction, notes et commentaires de Bernard MALZAC et Jean-Bernard VAZEILLE - Lucie éditions 2008 - Voir la rubrique « livre » de ce blog.