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19/04/2010

Les églises de Belvezet

Le village de Belvezet situé en Uzége possède deux églises. L'abbé Goiffon dans son « Dictionnaire du diocèse de Nîmes» nous en donne l'explication :
«... L'église paroissiale, située à l'une des extrémités de la paroisse, est fort ancienne; elle fut considérablement agrandie, vers 1820 ; mais cette réparation ne fut pas exécutée d'une manière intelligente et ébranla fortement l'édifice, dans les murs duquel se sont produites depuis des lézardes considérables. On s'occupe en ce moment (1) de la construction d'une nouvelle église en un point plus central...».
Peut être, est ce de cette situation qu'est née cette historiette que nous conte Jean Mignot (2) :

« Si Belvézet és sus vosté cami, anas ou véire, ai pas menti, dos gleysos y trouvarés ».
«Si Belvézet est sur votre chemin, allez voir, vous y trouverez deux églises ».
Les catholiques de Belvézet, se trouvaient à l’étroit dans leur église. Elle était basse et écrasée, « coum’ un four », comme un four ; comme une poule qui couve ses petits elle ne pouvait pas protéger tous ses petits sous ses ailes. « Ero pichoto dé tout lat » : petite de tous côtés.
Les habitants vont trouver le père curé et obtiennent sa permission pour surélever leur église. Et après s’il est d’accord, ils l’élargiraient. Lou Capelan leur dit : « vous avez peut-être bien raison » « Béléou avès rasou ».

Eglise romane Saint André.jpg

Eglise romane Saint André

Les braves gens se mettent à l’œuvre. Tout le monde se met à la tâche. Avec tombereaux et charrettes ils transportent… du fumier qu’ils versent au pied des murs tout autour de l’église. « Voulen la faïre mounta. Boutan à sous pès dé fén. Veires aquo dins quaouqué tén ». Lou Capelan pensait : ils ont devenus fous ! « Moun troupèl és vengu baou ».
Ils attendaient que le fumier produise son effet. Une grosse pluie intervint. Le fumier se tassa et on vit alors la trace qu’il avait laissée sur les murailles. Uno raillo que marcavo l’endré prumier : Un trait qui marquait le niveau atteint par le tas de fumier. Au moins cinq pans ! Tout heureux, ils vont vite chercher leur Capelan pour qu’ils viennent constater leur réussite. Nous avons bien travaillé. Maintenant il va falloir penser à l’élargir. « Vèné veire s’aven bién travailla. De cinq pans la gléyso a mounta. Perqué avén bién réussi fôou pénsa à l’éslarji »
Et ils se remettent au travail. Les Catholiques, les protestants, les dévôts et les moins dévôts, tous se mettent à la tâche. Comme il faisait très chaud ils enlèvent vestes et vestons et les déposent en tas devant la porte, puis entrent à l’intérieur et se mettent à pousser les murs. Non pas avec leurs bras tendus en avant mais en poussant avec leur postérieur : « lou quiou aou mur, lou cap de faço aou Priou, la tête face au Prieur, anén ! Couméssan. Atténciou ! Oh hisso ! un cop de quiou ! oh hisso ! a moun coumandamén oh hisso !
Pendant qu’ils étaient ainsi dans l’église, passe un pauvre chemineau (3) un fataire, voyant le tas de vestes et vestons, s’empare des vêtements. La bonne aubaine. Au moins cela il ne l’aurait pas volé. Merci grand saint Martin !
« Si sourtissian per véire sé lou traval és avança » Si nous allions voir si le travail a bien avancé. Ils sortent. Plus de vestes ! « Eh bien nous y avons fait ! l’église s’est bien élargie, la preuve c’est que nous ne voyons plus les vestes, elles sont cachées ! », « la gléyso s’és éscartado, a prouvo, las vestos sous catados ».
Lou Capelan les remercie et invite tous ses paroissiens à se retrouver le dimanche suivant pour une grand’ messe. « Mé aou prumié dimenché arriva, agérou pas dé péno per s’avisa, qué la gleyso éro coumo davan. ». Il fallu se rendre à l’évidence : rien n’avait bougé. L’église était comme avant !
Alors le brave curé s’adressa à ses paroissiens : « Mes enfants je vous remercie, vous êtes de bons travailleurs, mais je crois que ce serait mieux, si le travail ne vous fait pas peur, de nous mettre à bâtir une nouvelle église. » « Graméçis, mous éfans, sès dé bos travailladous, mè crésé qué sariè méillou sé l’obro vous fai pas pôou à faire dé nôou. »
Et voici nos braves habitants de ce charmant village qui se remirent à l’œuvre pour bâtir une nouvelle église bien adaptée à leurs besoins. Faisons du neuf ! Pour la cérémonie de bénédiction de la nouvelle église, une longue procession partit de la vieille église pour aller vers le nouveau bâtiment, en chantant ce refrain : « Tournarén à la Vieillo, richo dé souvéni. Anaren à la Novo, quo nous fara plasi » Nous retournerons à la Vieille, riche de souvenirs, nous irons à la neuve, ça nous fera plaisir !

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Eglise du fin XIXe siècle

Allez à Belvézet ce charmant village de l’Uzège, vous y trouverez avec sa vieille et belle église qui menace ruine malgré les efforts de quelques habitants et d’une association pour sa sauvegarde, et tout au bout de la traversée du village en allant vers le mont Bouquet, vous verrez la belle et grande église, la plus grande église de tout le secteur des Seynes, aujourd’hui bien trop grande pour les quelques rares paroissiens et pour les si rares messes que l’on peut y célébrer !
Cette histoire fait partie de la « tradition orale » locale et des histoires amusantes sur Belvézet. Il ne faut rien y voir de blessant pour ses habitants. On trouve ici et là dans la région des versions un peu différentes sur les mêmes thèmes, et sur d’autres lieux, avec des nuances et des fioritures que seule notre belle lengo nostro peut traduire.

Jean Mignot

Le texte que j’ai utilisé ici est celui du Chanoine Maurin, bien connu dans notre diocèse, dans son livre « Lous contes del Pacanard » paru en 1980 sur les presses de l’imprimerie Bené.

(1) Le "Dictionnaire du diocèse de Nîmes" est paru dans sa version initiale en 1881.
(2) Cette historiette est paru dans la revue « Clochers en Uzège » n°4 - Juin 2008
(3) Le mot « chemineau » vient de chemin, était appliqué aux ouvriers agricoles qui se déplaçaient de ferme en ferme pour louer leurs services. C’est le vrai sens et la vraie traduction du « fataire ». Par extension le terme gagne une connotation péjorative de vagabond.

Photos de Jean Mignot

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